Keny Arkana, mondes parallèles

Keny Arkana. © DR

C’est l’euphémisme suprême que de considérer Keny Arkana comme une artiste à part. Seule rappeuse d’envergure dans ce monde mâle depuis que Diam’s a raccroché les gants, elle sort L’Esquisse 3, nouveau missile annonçant un autre album à la rentrée 2018, Exode. Un retour que l’on aura attendu très longtemps, car faire des disques n’est pas l’alpha et l’oméga de cette femme talentueuse qui a su trouver une voie entre le monde du disque et la liberté de parcourir la planète. Rencontrée dans les bureaux de son label, Keny nous parle spiritualité, combat, hip hop, voyage et beauté de l’humanité.

RFI Musique : Votre dernier album officiel, Tout tourne autour du soleil, est sorti fin 2012. Qu’avez-vous fait pendant tout ce temps ?
Keny Arkana
: Il y a eu la tournée. Et puis je suis partie pour un projet zapatiste, l’escuelita zapatista, rien à voir avec la musique. Quand je vais là-bas (au Mexique, ndlr), je ne suis pas une artiste, je suis une camarade. Ils voulaient nous inviter, nous faire vivre dans une famille Maya à l’ancienne. On était considérés comme des élèves, on avait aussi des cours qui nous expliquaient l’organisation zapatiste, avec des manuels parce que c’est hyper complexe. Même moi qui connais cela depuis 10 ans, je me suis pris une gifle. Donc j’étais partie pour cette escualita, qui tombait pour les 20 ans du soulèvement du 1er janvier 1994, le jour de l’accord du traité Alena. J’ai aussi bougé dans mon cher Chiapas. Puis je suis revenue dans les communautés. Au final, je suis partie un an.

Il y a eu un déclic pour que vous reveniez à la musique ?
Il y a une forme de culpabilité, les gens me disent de revenir… Quelque chose me rattrape. Ça n’est jamais calculé. Au final, je reviens toujours, enfin je suis revenue avec L’Esquisse 2, Tout tourne autour du soleil, et quand ça me gave, je fais autre chose. Là c’est L’Esquisse 3, et l’album Exode arrivera derrière. Après…

On dirait que vous avez peur d’être mise en avant, comme quand NTM disait "Je ne suis pas un leader, simplement un haut-parleur"...
Je ne me suis pas incarnée sur terre pour devenir une égocentrique. Et je fais un métier qui est un peu dangereux pour ça. C’est subtil, mais on peut vite se brûler les ailes, ou l’âme. Après c’est ma personnalité, aussi. Ça me met mal à l’aise, même d’être applaudie, je te dis la vérité. Je fais de la musique avec mon cœur.

Vous appréciez le rap français d’aujourd’hui ?
Moi, j’aime la musique qui me procure des frissons, et c’est vrai que ce n’est pas quelque chose que je retrouve dans le rap français actuel. Mais je suis quand même une passionnée de hip hop, et je fais la différence entre un artiste que je kiffe pour le fond et la forme et un MC qui rappe bien, même s’il ne dit pas des trucs qui me parlent. Il y a de plus en plus d’artistes qui refusent de faire de la promo, qui ne rentrent pas dans le jeu des médias, qui n’en ont rien à faire de l’industrie et qui ramènent leurs Disques d’or au quartier. Quand je dis ça, je pense à PNL. Effectivement ce n’est pas ma génération, ça n’est pas la musique que je vais écouter. Mais je respecte la démarche, et je comprends ce côté blasé d’une jeunesse qui n’y croit plus et qui préfère planer. Pareil pour Jul, qui arrive avec son petit pantacourt à une époque où ils font tous les pseudo-gangsters de studio, alors qu’à Marseille on sait ce que sont les Kalachnikovs et le gangstérisme. Et ne t’inquiète pas, Jul le sait aussi. Lui, il arrive avec sa petite sincérité, sa petite fragilité, il met un gros doigt à tous les codes et il nique tout. J’aime bien l’histoire. Chaque génération est arrivée avec le jus de sa génération. Quelqu’un qui est né dans les années 2000 et qui n’écoute que de la trap et de l’autotune, s’il se met à la musique, c’est normal qu’il fasse pareil. Et puis c’est sa vision du rap : tu regardes les artistes comme Youssoupha, Sefyu, Despo Rutti, Médine et moi, tu sens qu’on est de la même génération. On a des styles différents, mais on a compris le rap de la même manière. Ce qui est beau, c’est quand chaque génération garde son ADN. Même si elle se modernise, même si elle essaye d’autres trucs.

Tu n’as jamais envie de partir loin de ce monde ?
Je lutte pour garder l’espoir et nourrir ma foi. J’ai voyagé, j’ai vu des exemples de micro sociétés qui fonctionnaient très bien, comme les zapatistes en l’occurrence. Honnêtement, si j’étais restée uniquement en France, dans ce climat, il y a longtemps que je me serais éteinte. Le fait de voyager, de revoir des humains qui ont l’espoir, qui luttent alors qu’ils sont dans des situations parfois pires que nous, c’est ça la beauté de l’humanité.

Keny Arkana L’Esquisse 3 (Because Music) 2017

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