Damso, Siboy, Kalash Criminel, l’exil et la révolte

Vue nocturne depuis un immeuble du centre-ville de Kinshasa. © MONUSCO/Abel Kavanagh

Ils sont Européens d'adoption et d’origine congolaise : Damso et Siboy, auteurs et membres du 92i basés en Belgique, le label de Booba, et Kalash Criminel, Français de Sevran et protégé de Kaaris. A eux trois, ils dominent le rap francophone : un Disque d’or pour le premier album de Damso, un de platine pour le second, et près de 6000 albums écoulés en une semaine pour le premier album de Siboy. Engagés, enragés, révoltés, mais loin du gangstarap traditionnel, ils évoquent dans leurs textes le départ d’Afrique, la condition de réfugiés, et une intégration difficile en Europe.

"Mes gènes changent souvent d’avis /Un jour je suis congolais, un autre je suis zaïrois". L’exil, chez Damso, est plus qu’un thème d’écriture : il infuse toute sa création. Le dernier album du rappeur belge s’appelle Ipséité, concept philosophique qui désigne l’identité propre d’un individu, son caractère unique et irremplaçable. C’est dans cette perspective que Damso se tourne vers ses racines : la République démocratique du Congo, alors encore le Zaïre, où le rappeur naît le 10 mai 1992, avant de se réfugier en Belgique avec sa famille à l’âge de 9 ans.

Son enfance à Kinshasa est marquée par les deux guerres du Congo, qui impriment dans ses morceaux leur empreinte sanglante. Ainsi dans Graine de sablier, issu de son premier album : "J’ai grandi à l’époque des pillages/Les tirs de kalash m’empêchaient de rêver/ Rebelles ennemis armés dans les parages/ Apeuré à ne plus savoir qui j’étais" La dernière phrase semble porter les germes d’Ipséité, et du questionnement lancinant de Kietu : "Damso, dis-moi qui es-tu, dis-moi qui es-tu - dis-moi, dis-moi/ Dis-moi qui es-tu, dis-moi qui es-tu - dis-moi, dis-moi".

Cette interrogation, Damso y répond dans la suite de l’album : son ipséité, son identité, c’est d’être Africain. Dans Gova, il l’affirme ("Africain jamais j’oublierai ") et le répète "J’suis africain peu importe la nation/J’suis africain peu importe la nation"). Surtout, il déclare dans Kin la Belle son amour à Kinshasa, sa ville natale personnifiée sous les traits de la femme aimée : "Oh Kin la belle (x3) /Tu ne sais pas combien je t’aime/Oh Kin la belle (x3)

Pour toi je suis resté le même".

L’allégorie n’a rien d’original : les poètes du romantisme français en avaient fait un topos, repris par Léopold Sédar Senghor dans New York (Ethiopiques), plus récemment par Gaël Faye dans Paris métèque. Ce qui distingue Kin la Belle, c’est de révéler un lyrisme insoupçonné chez Damso, éternel misogyne. Faute d’avoir pu trouver l’âme sœur parmi les hommes, le rappeur choisit de s’unir à l’image fantasmée de Kinshasa, comme lui  "Seul(e) face au monde entier".

Un regard sans illusions

Au second couplet, Kin la Belle  vire à la dénonciation : "Ton peuple est le plus grand des médisants/ S’entraide pas, préfère division". Lui, Damso l’immigré, Congolais de naissance et belge d’adoption, choisit de se distinguer en faisant fortune en Occident pour aider financièrement son pays natal. C’est ce qu’il explique, très concrètement, dans le morceau : "J’suis là j’fais de la maille/ J’investis au bled dans le médical".

Interviewé le 13 avril par Rap Elite, il dénonce une " fausse fraternité, que je trouve très hypocrite, pour l’Africain en général. Un Black qui réussit, ça va pas." Et d’encourager ses concitoyens à l’imiter : "Soyons unis et travaillons. [...] Pour changer les choses, il faut allier les discours aux actes."

Cette critique, et une justification de l’argent qui s’écarte de l’ego trip traditionnel, se retrouve chez un autre rappeur du même label : Siboy. Lui est cagoulé, préférant garder l’anonymat. Dans ses interviews (à Konbini ici et ), il raconte une enfance difficile, une vie de réfugié en France puis en Belgique. "Je suis né à Brazzaville [en 1991], et on a dû quitter le pays à cause de la guerre. J’ai vu des choses noires, très noires. C’est tout ça que j’évacue [dans mon rap]."

A 25 ans, il a à son actif plusieurs singles, une collaboration avec Booba et un premier album remarqué, Spécial. Le rapport au pays natal, dans ses textes, semble ambigu. "C’est important pour moi de représenter le bled ", expliquait-il le 16 janvier sur OKLM Radio. Mais lorsque Siboy évoque l’Afrique, on est loin du lyrisme : le rappeur fait dans le grinçant et l’humour noir. Al Pacino rapproche ironiquement le "liquide" (l’argent) à la sécheresse des zones désertiques : "Vive la mula, fuck la voie de détresse/J’veux du liquide en période de sécheresse", "T’as pas de flow comme la misère en Afrique". Exception notable : le titre Un jour, surprenant de douceur entre deux titres hardcore. "Oui j'en rêve encore, repartir au bled/ Refaire ma valise, ma valise". Un retour fantasmé qui s’opère aussi dans la langue même, puisqu’à plusieurs reprises, Siboy recourt au lingala. "Dans le regard, je lis esprit mabé/ Les keufs me questionnent, j’réponds : 'nayebi te'".

"RIP Aimé Césaire"

Mais c’est en France que l’on trouve l’un des rappeurs qui use le plus de la langue bantoue : Kalash Criminel. Le rappeur de Sevran, que l’on devine albinos sous sa cagoule, rappe en lingala des couplets entiers. Sa deuxième mixtape s’appelle d’ailleurs Oyoki, expression lingala signifiant "T’as pigé ?".

On cherche vainement chez lui la trace d’un quelconque lyrisme : Kalash Criminel préfère la violence. "J 'rappe pas, j'mets des coups d'pression", lâche-t-il dans Du sale, comme un manifeste. Originaire lui aussi de RDC, il dénonce le racisme français et la politique occidentale en Afrique : "l'Occident veut tuer tout un continent" (Piano sombre), "Je sais que les médias font semblant de pas savoir qu'au Congo il se passe un génocide" (Sale Sonorité). Sur la RDC elle-même, il n’est guère plus optimiste, jusqu’à balancer dans Bénéfice : "Être suicidaire en Afrique, c’est être militant".

Difficile d’écouter ces textes sans penser à Aimé Césaire, évoquant dans le Cahier d’un retour au pays natal la Martinique, "ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair". Kalash Criminel lui rend d’ailleurs hommage dans Hood : "RIP Léopold Sédar, RIP Aimé Césaire". Pour Césaire comme pour ses héritiers, l’exil engendre une double interrogation, métaphysique et politique.

C’est une question, "Qui suis-je ?", celle qui a donné naissance à Ipséité. Et une accusation, lancée à la terre natale et aux pays d’accueil : "Qu’avez-vous fait ?". Mais il n’y a plus de place pour l’exil lyrique ni pour la politique, dans le rap français : engagés, les néo-poètes le sont sur le mode de la révolte. Césaire avait choisi la poésie et la politique. Pour Damso, Siboy et Kalash Criminel, ce sera le rap - et l’argent.

Damso Ipseité (AZ) 2017
Siboy Special (Capitol) 2017
Kalash Criminel Oyoki (Def jam recordings) 2017

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