Le rap français féminin: "It’s a man’s man’s world"

Keny Arkana, Ladéa et Sianna. © DR / DR / Fifou

La place des femmes dans l'industrie musicale du rap ne va pas de soi. Si Diam's avait ouvert la voie au début des années 2000 en réussissant à cartonner au niveau des ventes tout en bénéficiant d'un succès d'estime, son retrait de toute vie artistique a laissé un grand vide. Qu'en est-il des rappeuses de 2017 ? Qui sont-elles ? Petit tour d'horizon de celles qui, la rage au ventre, trouvent petit à petit leur place dans un univers bien masculin.

"On commence à écrire des textes parce qu’on a une espèce de rage, et ce n’est pas le cas de toutes les meufs. Il y a moins de meufs dans la zone, dans la rue, c’est une réalité. Je ne dis pas qu’il faut forcément avoir connu la rue ou la garde à vue pour faire du rap, mais cet élan, cette rage qui te pousse à aller dans le rap prendre le micro au milieu de 40 bonhommes, à un moment c’est aussi parce que tu es cabossée, un peu warrior". Celle qui parle est Keny Arkana, de loin la plus passionnante des rappeuses françaises du moment. La seule, diront les moins bien informés et les moins curieux. Car on a beau clamer que le rap français n’est pas exclusivement masculin, on doit bien constater que les femmes ne sont guère représentées dans le domaine.

Flashback : dans les années 2000, Mélanie Georgiadès alias Diam’s brise la malédiction et cartonne avec le single DJ extrait de Brut De Femme, et dépasse le million de ventes avec son troisième album Dans Ma Bulle. Pour la première fois, une rappeuse allie talent microphonique et ventes conséquentes. En 2003, quand on demande à Diam’s pourquoi le rap féminin est si peu présent dans les charts, elle déclare : "Je pense que c’est vraiment artistique. Parce que quand Lady Laistee fait un morceau sur son frère (Et si…) touchant, travaillé, et qu’elle en vend 250 000 exemplaires, ça marche parce que c’est bien réalisé et que ça touche les gens. Je n’ai jamais prétendu être mieux que d’autres mais je sais juste que mes concurrentes sont des concurrents. Je n’ai pas de concurrents femmes. Aujourd'hui, ça n’est pas Princess Aniès, Sté ou Lady Laistee qui me mettent la pression. C'est Booba, Sniper, Tandem, des mecs avec qui je me retrouve en studio. Je ne trouve pas forcément que les filles dans le rap aient un niveau incroyable".

Depuis, Diam’s a raccroché les gants et laissé un grand vide. Lady Laistee n’enregistre plus, et on est sans nouvelles de Princess Aniès. Alors, qui sont les rappeuses françaises qui comptent en 2017 ? On avait apprécié les premiers morceaux de Sianna, 22 ans, dont le dernier projet est l’album Diamant Noir, sorti en février. On y trouve de l’égo trip rigolo comme Usain Bolt (Negro, ta soirée risque d’être compliquée/ Jette un œil à tes couilles, je crois qu’elles t'ont quitté) mais aussi des textes plus introspectifs, comme l’émouvant Cœur Orphelin : Et même si au fond je sais/ Qu’on ne choisit pas nos vies/ Comment oublier d’où je viens ?/ Vous êtes l’encre de mon livre/ On y a écrit les plus belles lignes/ Sans vous je ne serai rien/ Dans mon cœur orphelin.

La nouvelle donne du rap français... au féminin

Ladéa est la rappeuse à surveiller : rare vainqueur fille d’un tremplin Rap Contenders Sud en 2011, elle a participé à l’album de Disiz Extra Lucide (titre bonus Elle T’a Eu) et propose son premier album Alpha Leonis. "Je suis un peu dégoûtée qu’on sorte nos disques au même moment", dit Keny qui a lâché L’Esquisse 3 le même jour, "en plus elle vient du Sud, c’est une putain de kickeuse et c’est une petite sœur. Je lui fais un gros big up". Avec des morceaux comme le single Ï et Lolita featuring Madame Monsieur, l’album de Ladéa mérite qu’on s’y intéresse.

Billie Brelok, une autre voix féminine à surveiller, ne considère pas la féminité dans le rap comme un style en tant que tel. Elle disait à Maxime Delcourt des Inrocks : "Sté Strausz, Bams ou Ana Tijoux pour moi ce sont des artistes, des plumes et des voix. Bien sûr, le fait que ce soient des femmes, tout comme le fait qu’elles soient nées à tel endroit, telle époque, dans tel contexte, ça a façonné leur histoire et leur empreinte, mais ça ne constitue pas un registre musical en soi". 

L’espoir réside-t-il dans le classé X ? Orties, duo de sœurs qui ne recule pas devant les textes crus et les instrus électro (elles sont soutenues par Mirwais, producteur de Madonna), n’a pas encore transformé l’essai, leur album Sextape n’ayant recueilli qu’un succès d’estime malgré son originalité. Idem pour Black Barbie (ancienne du groupe féminin EK-Tomb), qui n’a pas percé malgré son duo avec Passi Mauvais Regard. On ne parie guère sur Liza Monet, héritière de Rol-K (rappeuse des 90s produite par Parano Refrè de TSN), passée du charme aux rimes sans faire grosse impression. Et puis il y a Shay, entre rap et chant, produite par Booba qui joue la carte du sexe assumé, sans vulgarité excessive, sur l’album Jolie Garce.

Une société sexiste, un rap sexiste

Alors, qui sera la relève de celles qui ont déjà balisé le terrain comme Casey, Sté Strausz, Diam’s, Lady Laistee, Saliha, Princess Aniès ? Lyna PunchLyn fait partie des artistes à suivre qui pourraient créer la surprise en 2017/2018 (single du moment : El Dorado). KT Gorique, la Suissesse championne de freestyle en 2012 et rôle principal de Brooklyn en 2015, a le talent pour faire une belle carrière. "Faut vraiment avoir une paire de couilles pour faire ça", lâche Pauline à l’issue du duel Rap Contenders Pand’or/Jazzy Bazz. James Brown avait raison : It’s a man’s man’s world. Heureusement qu’il a rajouté "But it would be nothing without a woman or a girl" ("Mais il ne serait rien sans une femme ou une fille") !

Keny Arkana L’Esquisse 3 (Because Music) 2017 / Page Facebook de Keny Arkana
Sianna Diamant Noir (Warner Music France) 2017 / Page Facebook de Sianna
Ladéa Alpha Leonis (Repeat) 2017 / Page Facebook de Ladéa
Shay Jolie Garce (Capitol Music France) 2016 / Page Facebook de Shay