Solaar, attendu comme le MC

MC Solaar © Benjamin Decoin

Après un silence de dix ans, MC Solaar réintègre enfin le rap made in France. Les infortunes textuelles de ce rap-là nous faisaient attendre ce MC comme le Messie : n’est pas Solaar qui le veut. Dans ce huitième album, Géopoétique, Solaar avait donc beaucoup à raconter : il le rappe en dix-neuf titres incontournables.

Le système Solaar existera de toute éternité. La preuve avec ce huitième chapitre, Géopoétique, advenu dix ans après le précédent, Chapitre 7. Entretemps, le rap a essayé tous les chemins : des meilleurs (l’intello-rap léger et souriant, parfois désespéré, que l’on peut, sans trop de risques, rattacher à l’héritage Solaaire) aux plus pathétiques (violence, misogynie, bling bling)…

Aujourd’hui arrive Géopoétique : cet album nous prouve que, comme il le proclamait dès ses débuts, dans Qui sème le vent récolte le tempo, en 1991, MC Solaar est et reste "le commando de la phrase" ou plutôt son commandant, et même son général. La voix, mélodieuse, unique, n’a pas bougé d’un poil : une signature…

L’habileté verbale et le talent d’écriture, eux, éclatent dans chacun des dix-neuf titres de ce huitième album. Par exemple, dans l’assez politique Eksassaute, sorte de Ma petite entreprise post-libérale, où, sur un séduisant mélange de musique classique et de trap, sonnent les indispensables mots clés de la modernité : productivité, marché, dumping. Ce morceau casse une idéologie déshumanisante, mais sans avoir l’air d’y toucher. La force n’est pas toujours là où on le croit.

Nouvelles atmosphères musicales

Les changements, discrets, mais réels, entre l’ancien MC et le nouveau Solaar sont à chercher dans les atmosphères musicales. La production, musclée, est signée des habituels complices de Solaar, Eric K-Roz et Alain J, qui paraphent d’ailleurs toutes les compositions. L’éventail musical de Géopoétique, lui, s’est ouvert au maximum : du rap old school, fort bienvenu, à la trap d’Atlanta et au jazz…

Le jazz, d’ailleurs, illumine tout le morceau qui donne son titre à l’album, Géopoétique : soit une discipline nouvelle, au moins aussi importante pour les savoirs civiques que son aînée, la géopolitique. Avantage : la géopoétique permet de joindre, pour toute éternité, sourire swing et créativité lexicale. La trap, elle, fournit le fond sonore de L’Attrape nigaud, savoureuse charge contre certains penchants du rap grand public : "A la récré, MP3 sur la tête, je bouge la tête et les coudes/ Leur parle de coups de coude, de coups de couteau, de coups de tête/ De tête-à-tête, de balayettes, d’balles à ailettes et de mitraillettes".

Seize autres beaux moments restent à savourer dans Géopoétique, en tête desquels Sonotone, évidemment : sommet d’autodérision pour notre poète rappeur de 48 ans. Ou encore l’attachant Super Gainsbarre, qui sample, superbe, Initials BB en duo avec la jeune star de The Voice, Maureen Angot.

Il reste à saluer le "militant" La Clé ("Tandis qu’ils prennent les sashimis comme d’hab’ moi je prends le maki"). Sans oublier le prométhéen Méphisto : "Un faux prélat est là/ Hélas pour lui Claude est là/ La Dame à la faux est là/ Ici comme dans l’au-delà".

Avec ce huitième album longtemps attendu, MC Solaar nous rappelle avec modestie ce qu’il est : la clef de voûte du rap français.

MC Solaar Géopoétique (Play Two) 2017

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