Abidjan Hip hop style

Molare et son groupe à Abidjan, avril 2018. © RFI/Olivier Cachin

Le "rap Ivoire", comme on dit ? Une vague de fond qui emporte tout sur son passage, boostée par l’afro-trap français qui légitime par ricochet tout le rap du continent africain. Panorama abidjanais d’une scène excitante, vivante, passionnante.

Abidjan, avril 2018. Dès la première soirée dans un maquis où a été installée une scène sur laquelle se succèdent plusieurs artistes appelés par Molare, la star du coupé décalé, une évidence s’impose : le rap gagne du terrain.

En perpétuelle ascension, cette musique urbaine a touché la Côte d’Ivoire et la scène locale est d’une grande richesse. Un des artistes promotionnés par Molare, le chanteur Ariel Cheney, passe du coupé décalé strict à une musique mutante, plus urbaine, comme en témoigne son nouveau titre Sommet. Et la scène locale est dominée depuis plusieurs années par les cadors du genre, le groupe Kiff No Beat, les Jackson 5 du rap ivoire qui ne peuvent faire un pas en ville sans être assaillis par des fans en délire.

Depuis l’explosion de MHD et la venue de Niska à Abidjan, le rap Ivoire s’impose avec plus de force. Logique pour Molare : "L’afro trap, c’est la musique qu’on fait depuis toujours, mais adaptée au style de rap d’aujourd’hui. Il y a nos rythmiques coupé décalé, de la pop nigériane. Ça a été une belle découverte".

Un hip hop festif

Si le hip hop sénégalais, le premier à avoir émergé sur le continent grâce à Positive Black Soul et Daara J, est plus engagé, celui de la Côte d’Ivoire est plus festif. Roméo, l’animateur vedette de la radio Trace FM, a son explication sur cette évolution : "Aujourd’hui, on ne dénonce plus trop. C’est dû à l’évolution de l’Afrique : on est en train de redorer son blason. On ne s’apitoie plus sur nos problèmes, on se projette dans un avenir meilleur, et les rappeurs vendent aussi du rêve. On est passé d’un rap conscient à un rap dansant. Et maintenant, contrairement à il y a quelques années, le rap est programmé massivement en club".

L’engagement n’a pas disparu pour autant. Kiff No Beat cale quelques réflexions sociétales dans ses lyrics, comme sur le morceau Tu es dans pain, au son impeccable signé Shado Chris, le producteur le plus en vogue avec Tamsir. Doté d’un style bien à lui, Shado Chris est le talentueux produit de son époque, celle d’un rap plus insouciant, libéré de son devoir d’engagement qui caractérisait les années 1990 : "Le hip hop aujourd’hui est plus commercial, les tendances changent. La musique évolue, elle touche plus de monde. Le côté militant n’a pas disparu totalement, il y aura toujours des Kery James, qui ont leur public et leur place. Ici c’est dur de vivre de son art, il faut vraiment être au top. Moi, j’ai des productions influencées par le rap US, et je m’inspire de ce qui m’entoure" explique le beatmaker.

Habibou d’Universal Music Africa, qui vient de s’installer à Abidjan, est conscient que le rap ivoirien, qui puise dans ses racines africaines et s’étend aux autres musiques, a un gros potentiel : "Quand on entend le coupé décalé de DJ Arafat ou d’Ariel Sheney, ça devient de la musique urbaine. Et quand Niska vient à Abidjan, il découvre que sa musique résonne ici". C’est avec Universal Music que Kiff No Beat a signé, et leur premier album sur la major est attendu avec impatience après plusieurs singles, EP et clips qui ont défrayé la chronique et les ont installés au pinacle.

La versatilité de leur style est incontestable : "On peut rapper sur tous les beats : on a commencé à rapper sur du zouglou, on a fait du coupé décalé, on appelle ça du 'dirty décalé', Mokobé le faisait déjà. On peut rapper sur du reggae aussi, on ne se limite pas à un genre musical" affirme Didi B, rappeur charismatique du quintette rapologique. Leur arme linguistique : le nouchi, cet argot qui a envahi la planète rap et généré de nouveaux mots culte comme ce fameux "enjaillement" qui fut le titre du premier album de R.A.S. (le groupe pionnier du rap Ivoire).

"Le nouchi, ça vient de l’anglais, du dioula, du français. On s’en sert beaucoup dans nos textes et quand on a associé nouchi et trap, tout a changé. Le rap en Côte d’Ivoire n’est pas là pour remplacer un autre genre musical. On veut juste notre place dans le showbiz et rester à jamais. Il faut que le rap soit respecté" affirme Kiff No Beat.

Terely, un rappeur qui monte, explique l’engouement autour du rap Ivoire par son originalité sémantique : "Le nouchi, l’argot ivoirien, se retrouve partout. Au Sénégal, ça parle nouchi, en France aussi. Le verbe 'enjailler' s’est retrouvé dans le dictionnaire français, nous sommes fiers. Notre langage s’exporte".

Autre ambassadrice du nouchi, la rappeuse Nash, surnommée "la go cra-cra du djassa". Née Natacha, Nash a collaboré avec R. A. S., Mokobé et Papa Wemba. Elle dirige le festival underground Hip Hop Enjaillement qui a lieu chaque année à Treichville. Telle Casey en France, Nash est une forte femme dans un monde masculin, souvent macho. "Le machisme, c’est une question de mentalité. Trop de gens ici pensent que la femme doit être au foyer ou à la cuisine. Le rap est une musique de guerrier, ça n’a pas été évident pour moi. J’ai dû imposer ma vision, et on a reconnu que j’étais faite pour ça. Et moi je passe des messages, j’enquiquine les hommes !" Nash refuse de jouer la carte de la séduction. "Être sexy et faire du rap comme Nicki Minaj, les gens ne sont pas habitués à ça ici, ça viendra peut-être un jour mais on n’a pas encore cette culture".

Le groupe Kiff No Beat à Abidjan, avril 2018. © RFI/Olivier Cachin

 

L'influence de MHD

Autre rappeuse brut de décoffrage : Zekwon. Cette jeune artiste a été repérée par DJ Arafat sur Instagram. Il a apprécié ses freestyles et lui a demandé de signer sur sa structure. C’est ainsi que Zekwon est arrivée de France en Côte d’Ivoire. "Mon style c’est l’afro trap à la MHD, un style nouchi garçon manqué !" assume-t-elle avec un éclat de rire.

Suspect 95, talentueux rappeur solo qui a collaboré avec Kiff No Beat, confirme le rôle important joué par MHD : "On était content quand on a vu arriver l’afro trap, c’est un mouvement africain qui s’affirme. Ça existait déjà en Côte d’Ivoire sous un autre nom, on rappait sur des instrus africains. Mais on a profité de ce succès, qui nous a ouvert une porte sur l’Europe".

Et puis il y a les francs-tireurs. Les non alignés. MC One en fait partie. Ce jeune rappeur qui vient d’avoir 17 ans n’a pas connu 2Pac et s’intéresse peu aux États-Unis : "C’est Sexion D’Assaut qui m’a inspiré. Je suis polyvalent, je parle de tout. Je fais la promotion de la culture africaine, je rappe en dioula et j’utilise des instruments traditionnels dans mes sons rap. J’ai fait ma première scène à 14 ans, la foule a crié et j’ai tout fait pour être à la hauteur".

Depuis, le jeune insolent a osé clasher les stars Kiff No Beat. Le gagnant ? Chacune des parties a son avis sur la question. Une chose est sûre, MC One a osé défier ses grands frères : "Kiff No Beat, c’est pas mal mais c’est à nous, la nouvelle génération, de propulser le truc parce qu’actuellement ils sont presque fatigués".

Bop De Narr, c’est une autre histoire. Ses lunettes rondes cachent un chenapan de la rime dont le blaze est le quasi-homonyme du fameux mercenaire Bob Dénard : "Mon nom c’est Bop, mon surnom d’ado, suivi de 'narration' en abrégé. Je suis le mercenaire de la musique, je viens faire des coups d’état et déloger tout le monde !" Après un Bac + 5 et une école d’ingénieur, Bop rencontre Shado Chris en 2014 : "Il était en promo : pour le prix d’un son, j’en ai eu trois ! Je suis entré dans la team Shado Chris". Son single C’est payant parle des filles qui écument les réseaux sociaux. "Mais je ne dis pas que c’est des prostituées, je dis juste 'c’est payant' ! Les gens ont traduit ça dans un langage pervers, mais je dis juste qu’il faut payer ! (rires) Chacun interprète la musique comme il veut".
Bop est en clash avec Emma Lohouès, l’ambassadrice du champagne Belaire qu’il cite dans la chanson. Celle-ci affirme vouloir saisir la justice. En guise de réplique, Bop tweete simplement "J’attends l’avocat d’Emma Lohouès, c’est payant". Il cite également d’autres stars féminines ivoiriennes comme Sarah Davilla, Eudoxie Yao, Sora Diaba et Coco Emilia dans son titre à polémique. Ambiance. Le sale gosse n’est pas spécialement proche de ses pairs : "Les rappeurs et moi on s’entend pas, comme fesses on est divisés" dit-il dans son hilarant morceau L'eau par mes narines.

Du gros son, des tubes dansants, un argot original et même des clashs : décidément, le rap ivoirien n’a rien à envier au rap français, et pourrait bien déferler sur l’Europe dans les mois qui viennent.

Page Facebook de Kiff No Beat
Page Facebook d'Ariel Sheney
Page Facebook de Suspect 95
Page officiel de MC One
Page Facebook de Festival Hip Hop Enjaillement Côte D'Ivoire

Remerciements spéciaux: Juliette Fievet (sherpa en chef au Rapidjan), Mo, Molare, Biggs, Habibou, Universal Music Africa, Nash, Zigenshor crew et tous les artistes interviewés durant ce trek rapologique.