L'Afrique éclectique de Didier Awadi

Le rappeur sénégalais Didier Awadi. © Ousmane Dial

Au Sénégal, Didier Awadi, 48 ans, un des pionniers du rap en Afrique et membre fondateur du Positive Black Soul (PBS), a sorti un nouvel album, Made in Africa. Ce disque de 23 titres, le 6e de sa carrière solo, slalome entre styles musicaux, collaborations et générations, avec des thèmes ayant toujours été au cœur de son activisme pour l'Afrique. Il intègre blues, afro-pop ou encore reggae, en compagnie de son acolyte de PBS, Duggy-Tee, de seniors comme Ismaël Lô et Alpha Blondy, ou de plus jeunes comme le Sénégalais Dip Doundou Guiss et la Camerounaise Daniela Ahanda. Et, comme souvent avec Awadi, Thomas Sankara, le dirigeant burkinabè assassiné en 1987 - ou plutôt sa voix - est toujours à portée d'oreille. Entretien.

 

RFI Musique : Pourquoi avoir intitulé votre album Made in Africa ?
Didier Awadi :
Parce que c'est l'heure de l'Afrique. Aujourd'hui, tout ce qu'on fait, on doit mettre l'Afrique au centre, il ne faut pas attendre que tout le monde vienne nous piller encore, parce qu'on assiste à une nouvelle invasion de l'Afrique, économique cette fois. Il faut que nous soyons propriétaires de notre développement, et le "Made in Africa" doit commencer par nous. (...). Cet album est un résumé des années durant lesquelles je me suis baladé dans beaucoup de pays africains, où j'ai rencontré beaucoup de cultures, beaucoup d'activistes. J'ai vécu beaucoup de situations qui ont touché le continent, tout cela s'y retrouve.

Il comporte beaucoup de titres aux styles très variés...
C'est un album aussi où j'ai essayé d'explorer de nouveaux horizons en musique comme le blues : j'ai fait un morceau avec Vieux Farka Touré , histoire de rendre hommage à son père, Ali Farka Touré, qui s'appelle "Bamako Blues". Le blues, c'est vraiment une des innovations de cet album. Il y a des rythmes très urbains, il y a toujours du reggae, toujours les thèmes panafricains engagés. J'avais envie de sortir cet album pour dire à la jeunesse que c'est l'heure de l'Afrique. L'Afrique, ce n'est pas le futur, c'est maintenant. Il faut qu'on le clame, il faut qu'on apprenne à vivre "Made in Africa".

Vous avez collaboré avec combien de personnes au total, pour ce disque ?
Il y a beaucoup de collaborations sur cet album. J'ai parlé de Vieux Farka Touré, il y a Alpha Blondy, Sizzla le Jamaïcain, Ismaël Lô, Josey de la Côte d'Ivoire, des artistes d'ici : Ombre Zion, Duggy-Tee, Dip Doundou Guiss, Moona la rappeuse... J'avais vraiment envie de me faire plaisir. Mes rêves de gamin de chanter avec Ismaël Lô ou Alpha Blondy, j'ai pu les réaliser. Globalement, je suis assez content, parce que l'album a été réalisé avec des jeunes, des très jeunes. Cette fois-ci, je n'ai pratiquement pas composé, j'ai fait des arrangements mais j'ai laissé les autres composer pour moi. Et surtout des gens qui peuvent être mes enfants, ils ont entre 23 et 26 ans. Ils m'ont remis en question, ils m'ont challengé, j'ai beaucoup aimé ce travail.

On vous a toujours entendu combatif, vu en colère ou content, en tout cas rarement abattu. Votre texte de Bamako Blues vous montre sous un jour inattendu. Vous y dites notamment : "C'est dans la maison qu'on a tous les chiens / Ton pire ennemi, il est chez les tiens"... Qu'est-ce qui s'est passé ?
Je retrace un peu des moments assez durs que j'ai vécus, que je n'arrivais pas à exprimer, que j'avais enfouis, refoulés. Je n'arrivais pas trop à sortir tous ces coups qu'on m'avait faits. Je suis du signe zodiacal Lion [il est né le 11 août 1969, NDLR], on est très orgueilleux, on ne pleure pas en public, on pleure à l'intérieur. On prend des coups, on pleure à l'intérieur. Ce morceau m'a permis de dire tout ce que j'avais sur le coeur.

Cinq ans se sont écoulés entre votre précédent album, Ma révolution, et celui-ci, Made in Africa. Qu'avez-vous fait durant ces cinq ans ?
"Ma révolution", c'était effectivement en 2013. Ces cinq ans furent remplis de projets panafricains. Il y a eu des projets contre l'extrémisme violent, ayant réuni beaucoup d'artistes d'Afrique de l'Ouest à Ouagadougou [en 2015, projet Artwatch Africa, ayant débouché notamment sur le morceau commun "Le droit de vivre"]. Il y a eu un autre projet un peu similaire où on a fait un morceau commun sur les migrances - je préfère "migrances" à "immigration clandestine" [en 2017, avec comme résultat le titre collectif "Hymne aux migrants"]. J'ai aussi fait de la télévision : je produis des émissions pour une chaîne, Canal +. On produit beaucoup d'émissions, et je me balade aussi dans les capitales pour aller rencontrer les talents [avec "Afrodizik"]. Il y a plein de choses ! Mon combat militant dans beaucoup de pays se poursuit, on continue de faire ce qu'on aime. On a essayé de produire aussi des artistes, les accompagner dans leur carrière, et surtout beaucoup de tournées.

Il en est prévu au Sénégal, en Afrique et ailleurs dans le monde pour la promotion de Made in Africa ?
Oui. Nous ferons une tournée de promotion bientôt : Abidjan, Paris... On revient de Conakry, on va aller à Bamako aussi. On va aller partout où on peut pousser l'album. Il y aura également une tournée de promotion à l'intérieur du Sénégal.

À quelles dates ?
On profite du ramadan pour organiser tout ça... [NDLR : le carême musulman a commencé au Sénégal le jeudi 17 mai 2018, pour un mois lunaire.]

Vous êtes dans le mouvement hip-hop depuis 30 ans. Avec PBS, vous dénonciez des maux, vous continuez de les dénoncer depuis que vous évoluez en solo : corruption, coupures d'électricité et d'eau, chômage, pauvreté, les jeunes qui s'exilent en mettant leur vie en danger... La situation ne semble pas s'améliorer. Vos messages ne passent pas ?
Certains nous disent qu'on se répète, mais la situation n'a pas changé, donc, on répète toujours la même chose. Ce qui n'a pas marché, c'est que beaucoup de nos dirigeants ont failli à leur mission. Tu ne peux pas être dans un pays où tu as autant de jeunes et ne pas avoir un vrai plan sur l'éducation parce que dans la plupart de nos pays, l'éducation forme des chômeurs. (...) Tout ça doit être revu, corrigé. Je reste optimiste quand même, parce que quand on a autant de jeunes, à un moment, naturellement, les gens vont aller vers leur avenir et vont le construire. Je reste optimiste, je ne baisse pas les bras.

Vous voudrez bien vous prêter à un jeu, pour finir ?
Allons-y.

Sur ces trois titres piochés au hasard dans votre discographie, vous devez en choisir qui se rapproche le plus de votre humeur ou de votre état d'esprit du moment. "Back in da biz" ("De retour", sur l'album "Un autre monde est possible"), "Merci mon Dieu" (avec Duggy-Tee, sur l'album "Ma révolution") ou "Woye" (pour appeler au secours, s'exclamer devant une catastrophe, avec la voix de Thomas Sankara, sur l'album "Présidents d'Afrique") ?
C'est "Back in da biz" et forcément "Merci mon Dieu"...

Vous ne devez choisir qu'un titre, un seul.
Ah ! (Il hésite un peu.) Bon, s'il n'y a qu'un seul choix, alors c'est "Merci mon Dieu". Merci mon Dieu de me donner d'abord la santé, l'énergie, l'inspiration et de garder vivace et vivante la passion des premiers jours !

Didier Awadi Made in Africa (Studio Sankara) 2018

Page Facebook de Didier Awadi