Aux États-Unis, le rap redevient politique

Childish Gambino en concert lors du 60e gala des Grammy Awards en janvier 2018. © REUTERS/Lucas Jackson

Aux États-Unis, la musique redevient un moyen d’expression politique. Si la musique noire américaine a souvent été synonyme de revendications, aujourd’hui elle se réaffirme comme telle par l’intermédiaire du rap. Et pour cause, l’élection de Donald Trump en novembre 2016 semble avoir provoqué un éveil politique de la part des citoyens américains. Alors que les manifestations pour protester contre le deuxième amendement et défendre les droits des femmes et des minorités se multiplient, l’art, et tout particulièrement le rap, atteste de ce nouvel éveil politique. 

Modeste hangar, costumes sobres et danse facile à identifier… Pour son single This is America, Childish Gambino a choisi la simplicité afin de dénoncer la violence, élément central de son clip et de la société américaine. Le rappeur, acteur et réalisateur, de son vrai nom Donald Glover, y critique une violence qui passe par le deuxième amendement, soit la légalisation des armes à feu. L’artiste livre également la critique d’une Amérique rongée par une culture des lois "Jim Crow". Ces lois, instaurées dans les états du sud des années 1870 jusqu’aux années 1950, imposaient la ségrégation en limitant les droits des Afro-Américains. Le rappeur dresse ainsi le portrait d’un pays de divertissement qui tourne le dos à ses problèmes.

Avec plus de 360 millions de vues sur Youtube, l’influence du dernier clip de Childish Gambino est indéniable. L’engagement politique de l’artiste en a d’ailleurs inspiré d’autres, comme Falz, rappeur de la scène nigériane. Avec le clip de This is Nigeria, un hommage assumé tant à la musique qu’au clip de Childish Gambino, Falz livre sa propre critique de la société. Le rappeur dénonce la corruption des dirigeants politiques, le pouvoir religieux, les ravages de la drogue au sein de la jeunesse… S’il connaissait déjà un certain succès au Nigéria, sa reprise de This is America l’a projeté sur une scène internationale, même si dans son propre pays, il doit faire face à la censure

Un retour aux sources

Ainsi, le rap grand public d’aujourd’hui puise dans ses sources et se renouvelle. Depuis ses débuts dans les années 1980, le rap américain sert de plateforme aux revendications sociales et politiques. Certains titres, tels que Fight the Power du groupe mythique Public Enemy ou Fuck the Police des gangstas de NWA, demeurent emblématiques pour leur caractère dénonciateur. Ces titres dénonçaient les tensions et injustices raciales des années 1980 et 1990 en traitant de sujets tels que les violences policières.

A l’aube du XXe siècle, la majorité du rap américain met l’accent sur les réussites personnelles. Les titres les plus écoutés, tels que Good Life de Kanye West (2007) ou In Da Club de 50 cent (2003), mettent en avant l’accomplissement du rêve américain. Les complications amenées par une société américaine inégalitaire sont écartées. Le rap du début des années 2000 est donc caractérisé par une insouciance se manifestant dans la fête, le luxe et l’abondance.

Une critique de la société américaine

Aujourd’hui, il est difficile d’ignorer les tensions sociales et le climat politique américain. Les réseaux sociaux jouent un rôle majeur dans l’essor des mouvements sociaux comme celui de "Black Lives Matter". L’élection du 45e président des États-Unis semble également avoir ravivé le discours d’une "vieille Amérique", comme l’ont témoigné les violences de Charlottesville (Virginie) en août 2017.

Kendrick Lamar est une figure emblématique du rap d’aujourd’hui. Dans un de ses titres, Blood, le rappeur livre l’allégorie d’une Amérique qui détourne son attention des violences policières. Le rappeur est également l’auteur de l’album Black Panther, bande originale du film Marvel du même titre, un film historique et politique de par sa représentation d’acteurs afro-américains sur le grand écran. Récompensé du prix Pulitzer 2018 pour son album Damn, Kendrick Lamar est aussi le premier artiste à avoir reçu une récompense pour un album qui n’est pas de la musique classique ou jazz. 

Anti-Trump

Dans un freestyle ayant récolté plus de 46 millions de vues, Eminem dénonce le discours et la politique menée par le président américain. Menace nucléaire, association de Trump au Ku Klux Klan, manque de régulation des armes à feu, défense du droit des joueurs de la NFL à dénoncer le racisme ... Eminem énumère les critiques récurrentes adressées au président dans un extrait vidéo diffusé à la cérémonie des BET Awards de 2017.

Au-delà des productions musicales, les rappeurs utilisent donc plusieurs moyens d’expression pour faire passer leur message. Que ce soit par la musique, la danse, le cinéma, la télévision ou les réseaux sociaux, tout est bon pour toucher un public plus large. C’est sans doute grâce à leur capacité à s’adapter et à refléter les revendications de leur époque que le rap reste un des styles musicaux les plus écoutés aux États-Unis.

Kyra Alessandrini