Alpha Blondy et le Burkina Faso, une longue histoire d’amour

Alpha Blondy au Burkina Faso © RFI/C.Etienne

L’Ivoirien Alpha Blondy a poursuivi sa tournée Positive Energy (une quarantaine de dates en 2016, de Lima à Seattle, de Stockholm à Thessalonique), par un rendez-vous très attendu en terre africaine, un double concert, le 30 septembre à Ouagadougou et le 2 octobre dernier à Bobo-Dioulasso. Retour sur un événement qui fera date dans l’histoire culturelle du Burkina Faso où le reggaeman n’avait pas chanté depuis dix ans.

Il est 22h15 quand celui que ses fans appellent affectueusement "Koro" ("Mon frère") fait enfin son apparition devant la porte du salon d’honneur de l’aéroport de Ouagadougou. L’avion d’Air Burkina en provenance d’Abidjan via Accra vient de se poser avec deux heures de retard. "Alpha Blondy nana !"("Alpha Blondy est venu !"), fredonnent les artistes et autres griots qui ont trompé le temps en chantant Masada, Bintou Were Were, Brigadier Sabari, Téré… Tout le répertoire aurait pu y passer.

"Son premier concert au stade Houphouët-Boigny, j’étais là ! Il a été le premier à chanter le reggae en langues africaines ", raconte Sana Bob, reggaeman burkinabè prévu en première partie des deux concerts avec Jah Verity et Sam’K le Jah. "C’est l’artiste du siècle", soutient Yacouba, président du Fan Club du Burkina Faso, pour qui Jah Glory, à la gloire de Dieu, chanson titre de son premier album, "était une prière : " Je ne veux pas mourir dans la pauvreté". "C’est un génie", précise son compère, tandis qu’un autre affirme que "Jah Blondy est un prophète", comme le titre d’un autre album du chanteur.

"Jagger ! Ah lala ! "

À leurs côtés, les journalistes attendent leur "Vieux Père" de pied ferme. "Ça vous fait quoi de venir au Burkina Faso après le départ de Blaise Compaoré ?" demande l’un d’eux. Depuis la chute de son régime en 2014, l’ancien président du Burkina Faso, au pouvoir depuis 1987, a trouvé refuge en Côte d’Ivoire où il a été naturalisé en février dernier. "Ooooh... Je retrouve le Burkina avec beaucoup de joie. Prions pour que le concert se passe très bien", répond la "star mondiale du reggae". De la foule massée au-dehors, les cris fusent : "Papa Alpha ! Ohhh, Papa !" "Peace and love". "Jagger ! Ah lala !" "King of Kings!"

Le cortège prend son envol à travers les larges avenues de la capitale burkinabè, escorté par une trentaine de chevaux petits et vifs. "Ce sont eux qui l’emmèneront vers Sa Majesté, l’Empereur des Mossi, pour prendre les bénédictions", explique Costa Thegawende, entrepreneur culturel. Les klaxons prennent le pas sur les tam-tams, et le son sec des sabots sur l’asphalte se mêle aux vrombissements des mobylettes et aux cris de joie des piétons qui n’en croient pas leurs yeux. Les cavaliers entourent son véhicule 4x4 de si près qu’ils semblent littéralement le porter. Et ils voltigent, sans selle, brandissant le drapeau du Burkina Faso et des affiches à son effigie. Quand il s’engouffre dans l’enceinte du Palace Hôtel, la bousculade est indescriptible. Ouagadougou lui a réservé un accueil digne de ce nom.

Rasta Poué avec Thomas Sankara à la guitare !

Dans sa suite du Palace Hôtel aux accents décatis, Tahirou Barry, ministre burkinabè de la Culture, est venu saluer la star : "Alpha, c’est un monument de la musique reggae mondiale. C’est une fierté de l’accueillir. Ses deux concerts vont marquer l’histoire culturelle du Burkina Faso". Et de rappeler ses liens avec le pays des hommes intègres, "surtout pendant la période révolutionnaire". Il évoque le concert de 1985 à Ouagadougou. Alpha intervient : "Thomas Sankara a été l’un des frères qui m’a fait l’honneur de me recevoir. Et les Petits Chanteurs aux Poings Levés chantaient Rasta Poué. Avec Thomas Sankara à la guitare ! Ce sont des moments inoubliables."

Plus tôt dans la matinée, Alpha Blondy a déployé ses talents de médiateur au rez-de-chaussée de l’hôtel, lors de sa conférence de presse retransmise en direct sur la chaîne de télé BF1. "La stabilité politique est nécessaire pour que les peuples africains parviennent à la stabilité économique et à une démocratie véritable", a-t-il dit avant d’appeler à l’unité, citant feu le président Félix Houphouët-Boigny : "Je préfère l’injustice au désordre".

Il a rencontré récemment Blaise Compaoré, annonce-t-il, qu’il a remercié d’avoir "évité un bain de sang " en quittant son pays, et il se prononce pour la levée du mandat d’arrêt contre lui. Réactions mitigées dans la salle. Le Burkina qui s’est battu pour chasser l’ancien dictateur est empreint d’une certaine morosité, moins d’un an après l’élection par les urnes du président Roch Marc Christian Kaboré.

"Au nom de l’Éternel désarmé"

Si les relations d’Alpha Blondy et de Blaise Compaoré se sont améliorées après 2007 et la signature des accords de Ouagadougou, les Burkinabè se souviennent des "fausses notes". Celle de l’ouverture du Fespaco 1999, dans un stade du 4 août chauffé à blanc, où Blaise Compaoré l’a prié de quitter le podium au milieu de la chanson La Queue du diable. Et celle de 2002, quand son double concert a été interdit.

À l’étape précédente au Togo, en pleine crise ivoirienne, Alpha aurait dit aux parties belligérantes, venues négocier les accords de Lomé, de faire taire les canons "au nom de l’Eternel désarmé". Un message mal perçu par le chef de l’État burkinabè, qui dès son arrivée à Ouagadougou, dépêcha sa garde personnelle devant la porte de sa chambre d’hôtel. Sauf erreur, il n’a donné depuis qu’un concert, en 2006, invité par une association, Nuits atypiques de Koudougou.

Deux concerts, deux ambiances… Au stade municipal de Ouagadougou, très spirituel, le chanteur s’impose sur scène comme un sage. Et à Bobo-Dioulasso, il retrouve la fibre de sa jeunesse gouailleuse. Mais chaque fois, la même crainte que le concert n’ait pas lieu. Et le même engouement du public de tous âges pour les tubes. Notamment Politiki, toujours dans l’air du temps : "Vive le Président, à bas le Président, vive le Général…", ou Haridjinan (Le Paradis), spécialement chanté pour les Burkinabè.

Moustapha Thiombiano, gérant de onze stations de radio et d’une chaine de télévision au Burkina, et "compagnon de la galère" d’Alpha Blondy dans les années 1980 à Abidjan, est frappé par la "folie de la jeunesse qui reprend des chants qui ont une trentaine d’années. Je crois qu’Alpha a la jeunesse africaine en main, assure-t-il. Il a des chansons révolutionnaires. Il a dit ce soir que personne n’a le droit de tuer quelqu’un gratuitement. Et que les militaires ont leur place dans les casernes. Je retiens ça fort."

"On peut avoir du sang dans la bouche et cracher la salive"

Mais il y a aussi les titres qui fâchent. Ceux qu’Alpha a décidé de ne pas chanter. Journalistes en danger, sorti en 1998, est un hommage à Norbert Zongo, directeur de L’Indépendant, "brûlé par le feu" pour avoir dénoncé la corruption présumée de François, frère de l’ancien président. La chanson est encore sur toutes les lèvres au stade de Ouagadougou bondé, où le public interrompt le chanteur avant Brigadier Sabari pour entonner "Au clair de la lune, mon ami Zongo". Alpha amusé répond : "Vous chantez bien, hein. Mais c’est non. On dit chez nous : quand on peut pas arranger, faut pas gâter."

De même pour Sankara, un titre de 2008 qui met à mal le mythe "des petits capitaines" longtemps porté par la jeunesse africaine. "Le pouvoir se prend par les urnes et non par les armes…". La chanson prend tout son sens pour les Burkinabè, qui ont vaincu l’an dernier, à mains nues, une tentative de putsch.

Au lendemain de son concert de Bobo-Dioulasso, le 2 octobre, où Alpha Blondy a annoncé sur scène avoir "lu dans la presse ivoirienne que le mandat d’arrêt de Blaise Compaoré était levé", l’artiste se défend à notre micro d’avoir plaidé dans ce sens lors de son audience avec le nouveau locataire du Palais de Kosyam. "Le président Kaboré a posé un acte qui m’a beaucoup séduit. C’est comme cela qu’on doit construire l’Afrique, sur le pardon et sur la paix. On n’est pas venu pour rajouter à la colère ou à la frustration du peuple. Notre mission est de calmer les esprits. On peut avoir du sang dans la bouche et puis cracher la salive." Tout un symbole quand, au même moment, à Ouagadougou, le Burkina inaugure le mémorial Thomas-Sankara, présidé par Jerry Rawlings, son ancien frère d’armes.

Tout au long de son périple, Alpha Blondy a rappelé les relations privilégiées du Burkina et de la Côte d’Ivoire. "Nous sommes des pays frères condamnés à avancer main dans la main, résolument, vers un avenir radieux pour les deux peuples", dit-il, rappelant que les Burkinabè "ont contribué à construire la Côte d’Ivoire".

Un message de paix et de pardon. Et une note toute personnelle : "Le Burkina et la Côte d’Ivoire, c’est une longue histoire d’amour…  Ma grand-mère qui m’a élevé, l’amour de ma vie, mon cœur adoré, a quitté son Banfora natal (ndlr : ville du sud du Burkina Faso) au moment où la Côte d’Ivoire et le Burkina étaient encore l’AOF. "

Site officiel d'Alpha Blondy
Page Facebook d'Alpha Blondy

Antoinette Delafin est coauteur avec Dramane Cissé du long-métrage documentaire Alpha Blondy, un combat pour la liberté, diffusé en janvier 2011 sur France Ô. Production ADCP.