L’esthétique éthérée de Biga* Ranx

Biga*Ranx. © Laura Bonnefous

Lorsque le nom de Biga* Ranx a commencé à circuler, il y a quelques années, c’était pour louer le sens du reggae de ce jeune Français adepte des sound systems. Étape par étape, l’artiste pas encore trentenaire a fait sa mue et s’illustre aujourd’hui avec l’album 1988 dans un registre connexe, davantage avant-gardiste. Rencontre.

RFI Musique : Qualifier votre nouvel album de contemplatif, en comparaison aux précédents, vous semble-t-il approprié ?
Biga* Ranx :
C’est un peu paradoxal parce que j’étais beaucoup dans l’action, pour cet album. Je me suis investi encore plus que sur les autres, que ce soit au niveau des compositions ou de l’enregistrement. Il est très autonome. Mais c’est vrai qu’il dégage quelque chose de plus soft. C’était déjà un peu ma démarche sur Night Bird, le précédent, et là, j’ai accentué la tendance même s’il y a des morceaux dynamiques.

Dans quel état d’esprit l’avez-vous abordé ?
Plein de paramètres sont entrés en jeu. Il y a eu pas mal d’événements qui ont bouleversé ma vie cette année. J’ai notamment eu une fille. J’ai voulu concevoir cet album tout seul et ne pas faire appel à quelqu’un qui pourrait être mon couteau suisse. Essayer d’exprimer le plus de choses par moi-même. Partir sur autre chose, quelque chose de très aérien.

Coiffer d’autres casquettes que celle de chanteur, vous ne vous en sentiez pas capable auparavant ?
Avant, je manquais de confiance pour faire la musique comme j’ai envie de la faire, comme je l’entends et par moi-même. J’avais une connaissance limitée en technique de travail dans de nombreux domaines. J’ai fait l’apprentissage par moi-même : j’ai trouvé un petit clavier Op-1 avec un enregistreur quatre pistes, j’ai appris m’en servir et au moment où je me sentais à l’aise avec cette machine, j’ai décidé de faire l’album.

Le reggae tel que vous l’avez pratiqué à vos débuts discographiques, au début de la décennie, a globalement disparu de votre répertoire. Aviez-vous le sentiment d’avoir fait le tour de la question ?
Non, mais j’ai l’impression que je suis passé à autre chose assez rapidement. C’est un peu comme ça que je fonctionne : un jour, j’ai envie de faire du bleu ; le lendemain, j’ai envie de rouge…. Je trouvais que sur mes premières vidéos, il y avait une énergie très bonne, mais c’était de la musique trop typée jamaïcaine. Je ne voulais pas reproduire ce que d’autres font, me contenter d’imiter quelque chose, je voulais mettre ma touche personnelle.

Si votre style connait une telle évolution, est-elle parce que vous vous êtes mis à écouter d’autres musiques ?
Complètement. J’écoute beaucoup de lo-fi. C’est un courant de hip hop qui consiste à faire de la musique un peu garage, prendre des samples très nuageux, mettre un beat derrière, une boucle de batterie, avec un son un peu distordu, pas très clair. On peut citer comme artiste Mounika, mais il y a surtout une chaine intéressante sur Youtube, qui s’appelle Steezyasfuck et qui poste des centaines de mixtapes de lo-fi. Je me suis nourri de ça. Un hip hop sans paroles, juste des instrumentaux, pour être tranquille chez soi, dans son canapé. C’est un des dérivés d’un mouvement qui s’appelle le vaporwave, apparu avec l’ère numérique, très psyché. Je me retrouve dans son esthétique.

Les chansons de l’album sont toutes relativement courtes : que faut-il voir dans cette démarche ?
La pochette de l’album est un polaroïd. J’aime que ce soit très spontané. Ça reflète aussi tout ce courant lo-fi, dans lequel les musiques font souvent moins de deux minutes. Je fais un peu plus long, autour de trois minutes, mais c’est volontaire d’avoir des morceaux assez courts. Et si l’univers plait, on remet la chanson au début !

Le trio LEJ, le rappeur Akhenaton, le compositeur-beatmaker Blundetto, aux confins du reggae… Sur ce disque, la palette des invités est très large : ont-ils un point commun ?
Artistiquement, ils n’en ont pas et c’était le challenge. Sur le papier, l’alchimie n’est pas évidente, entre des chanteuses de pop un peu variété comme LEJ, un rappeur des années 90 – qui a un background reggae assez fort – , un type qui fait des instru dub… Il fallait tenter. C’est un peu mon délire de faire des expériences improbables. Je trouve ça marrant aussi de briser les frontières.

1988, le titre de votre album, fait référence à votre année de naissance, mais c’est aussi cette année-là que la scène reggae française a connu son premier succès, avec Trop de Bla Bla de Princess Erika. Est-ce un courant que vous avez écouté ?
Je n’ai vraiment pas cette culture-là. Ça ne me faisait pas rêver. Je n’arrivais pas à projeter mon imaginaire très loin avec cette musique. Ce n’était pas exotique. J’abordais ça d’une façon péjorative dont je n’ai jamais pu me détacher. Trop cliché. J’ai toujours trouvé que ça desservait le reggae, qui est extraordinaire, un des courants musicaux les plus importants de notre époque qui a fait naître le hip hop, le dub, lequel a engendré la techno… On ne peut pas dire que j’en veux au reggae français, mais je n’ai vraiment pas envie d’y être assimilé.

Biga* Ranx 1988 (X-Ray productions) 2017

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