Fixi & Winston McAnuff, incorrigibles funambules

Winston McAnuff et Fixi © Bernard Benant

Entre le chanteur jamaïcain Winston McAnuff, formé à l’école du reggae d’antan, et l’accordéoniste français multicarte Fixi, les liens tissés au fil du temps sont devenus fraternels, comme le souligne leur nouvel album intitulé Big Brothers. À partir de leurs univers respectifs, en apparence éloignés l’un de l’autre, les deux artistes en ont su en imaginer un troisième, distinct, aux formes mouvantes. Et sur ce terrain de jeu commun, ils s’amusent.

Ces deux-là ont à coup sûr un point commun, dans leur approche de la musique : le goût du risque. Pour Fixi, de son vrai nom François-Xavier Bossard, éviter toute zone de confort relève quasiment de la philosophie artistique. “A chaque album, je fais toujours des choix qui me poussent à me dire que je ne suis rien, que je ne sais rien, pour me faire peur, couper les fils et partir vers autre chose”, explique le quadragénaire français. Son compère jamaïcain Winston McAnuff, 61 ans, n’est pas en reste : en 2005, ce second couteau du reggae, auteur à la fin des années 70 de quelques singles connus des initiés, avait déjà accepté l’idée a priori saugrenue de s’associer au fantasque et inclassable Parisien Camille Bazbaz.

A Drop, le résultat de cette collaboration hors des sentiers battus, a ouvert la porte. Fixi a emmené le chanteur plus loin. Progressivement. Avec son groupe rap-musette Java en 2007, pour Paris Rockin’, puis sept ans plus tard sous leurs deux noms pour A New Day. Un disque ovni, alchimie (rare) de chansons simples aux mélodies évidentes et de grooves flirtant avec la transe, porté par l’accordéon. Et à la clé 160 concerts, car sur scène la recette fonctionne. “Electric Dread”, comme on surnomme le Jamaïcain, vit ces performances avec l’intensité d’un possédé, qui s’écroule ou se roule par terre avec le pied de micro – l’image a servi d’illustration pour A Bang, second volet de ses aventures avec Bazbaz en 2011.

Cette fois, pour son nouveau projet Big Brothers, le duo a changé de référentiel, tout en conservant son identité. Si I Came I Saw, sorte de veni vidi vici cuisiné au rythme du maloya réunionnais, fait le lien avec le disque précédent, la “colonne vertébrale” qui tient les dix chansons est "plus pianistique", reconnaît Fixi. Un moment, il a pensé privilégier la sobriété. Peu d’instruments, pour que son complice ait "plus d’espace" avec sa voix blues, rocailleuse, de celles qui vous saisissent en un instant. Mais à l’écoute des premiers essais, l’accordéoniste-clavier a senti que l’équilibre avait changé, que son partenaire allait trop vers lui et qu’il manquait un élément dans la dynamique. Tant pis pour les cinq titres, abandonnés. 

Une autre direction se dessine lorsque Fixi se rend en Jamaïque à plusieurs reprises. Il parle d’"épanouissement", de "souffle qui [lui] a permis d’avancer sur les morceaux, même si ça ne se sent pas", car le résultat ne se range pas dans la case reggae. Lui qui conçoit la musique comme un partage (parmi les fidèles, Matthieu Chédid, Cyril Atef, Tony Allen, le chanteur réunionnais du groupe Lindigo …) trouve matière là-bas, avec le clan de musiciens et chanteurs auquel appartient Winston McAnuff. "Dans une maison paumée dans la montagne sur les hauteurs de Kingston, avec la forêt partout autour, on a créé un studio éphémère", raconte-t-il. Il y enregistre des percussions, des chœurs, une flûte… L’épisode, selon lui, a donné "beaucoup d’âme au disque, une dimension supplémentaire et un son qu’il n’y avait pas avant".

Volontairement un peu catchy, moins brut que A New Day, l’album trouve son unité en dehors des questions de genre, de tempo, de rythme. Au cha cha cha accéléré de Big Brother succède par exemple My Angel, tout en lenteur, comme Black Bird et son côté folk, précédé par Think et sa rythmique ternaire. La cohérence est ailleurs, dans la réalisation, la vision de ce disque construit en s’appuyant sur différents titres qui, au fur et à mesure qu’ils prenaient forme, ont fait fonction de moteur, à tour de rôle. Sur ces traits mélodiques dessinés au piano et autres instruments à touches, avec en arrière-plan des percussions qui donnent une profondeur apaisante, le chant de Winston McAnuff colore l’atmosphère de toutes les nuances. Avec cette authenticité que savent exprimer ceux qui ne trichent pas avec ce qu’ils ressentent.
 
Fixi & Winston McAnuff Big brothers (chapter Two Records/Wagram) 2018
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