Le reggae panoramique de Natty Jean

Le Sénégalais Natty Jean sort un deuxième album "Imagine". © Vincent Bloch

Accompagné par une dream team ad hoc qui ne s’est pas contentée de faire de la figuration en studio, le Sénégalais Natty Jean s’émancipe temporairement et en douceur du groupe reggae français Danakil, dont il est devenu membre, avec un deuxième solo album convaincant, baptisé Imagine. L’occasion d’inviter notamment son compatriote Didier Awadi, dont le groupe Positive Black Soul a marqué sa jeunesse.

RFI Musique : votre façon de faire de la musique, de penser vos chansons a-t-elle changé sur ce nouvel album, par rapport au précédent ?
Natty Jean : Ma pensée est un peu plus réaliste. Du temps est passé. J'ai compris beaucoup de choses par rapport à la relation entre l'Afrique et l'Occident. Avant, je n’ignorais pas ce qui touche à l'histoire, la colonisation, l'esclavage, mais le fait de voyager m’a donné une autre approche. Aujourd'hui, je peux aborder des thèmes que je n'aurais pas traités il y a six ans. Comme l'immigration, dans le morceau qui s'appelle Imagine. Je sais que ça ne peut pas se régler en un claquement de doigts, mais il faudrait qu'on parle des causes : d'où viennent ces gens, quelle est leur histoire, pourquoi aujourd'hui en sont-ils là ? Parce que ce n'est jamais un plaisir de quitter son pays. En tant que chanteur, on est un peu comme des régulateurs. Mon métier –  la musique –, c'est de ressentir les choses et de faire passer, transmettre ce ressenti. 

L’album ressemble-t-il à ce que vous imaginiez avant d’entrer en studio ?
Il me ressemble ; c'était le but. Il reflète tout ce que j'ai envie d'être et de dire. Je n'ai eu aucune retenue sur la manière dont je voulais que les choses se passent, la manière de m'exprimer. Et la musique est très colorée, très éclectique. Avec une influence du hip hop, parce que j'ai commencé comme ça. On ressent aussi ces instruments traditionnels qui viennent affirmer mon identité musicale : je voulais que celui qui écoute l’album puisse aller chez moi, en Afrique. 

Comment s’est construit votre rapport à la musique ? Qu’est-ce qui vous a donné envie d’en faire ?
Dans ma culture musicale, ma grand-mère a joué un grand rôle : c'est grâce à elle, quand j'étais encore môme, que j'ai découvert Charles Aznavour et d'autres comme Édith Piaf, Mireille Mathieu... Ma mère, c'était plus la musique locale. Du mbalax "conscient" comme celui de Souleymane Faye (un temps chanteur du groupe Xalam, ndlr). Ou encore Cheikh Lô. Et moi, de mes propres ailes, j'ai commencé à découvrir d'autres musiques : Kriss Kross, avec un style de rap différent. Mais surtout, je viens de la Sicap, un quartier de Dakar qui a vu émerger les piliers du hip hop africain : Positive Black Soul, le groupe de Didier Awadi. Le fait que ces grands frères soient là, qu'on les voie tous les jours et qu'ils aient pu toucher l'Afrique avec leur musique, voyager, ça nous a montré que c'était possible.

Comme vos compatriotes Naby, prix Découvertes RFI en 2009, ou Meta Dia, vous appartenez à une génération élevée au hip hop sénégalais et qui a basculé ensuite vers le reggae. Qu’est-ce qui vous a attiré vers cette musique ?
Dans les années 2002-2003, j'ai commencé à écouter du reggae. Je ne parle pas de Bob Marley car j'ai été influencé par une autre génération : celle de Sizzla, Capleton, Anthony B. Ce sont des artistes qui avaient en plus une touche hip hop. Pour moi, c’était nouveau, percutant, énergique. Et en 2007, quand je suis parti au Mali, un ami de Dakar m’a présenté à Manjul, qui m'a fait écouter un riddim (instrumental, ndlr) – celui de Eoulé Fu, qui figure dans l’album de Takana Zion – et m'a proposé de poser ma voix dessus. C'est une époque où j'avais la hargne. Alors je suis rentré chez moi et tout de suite et je me suis mis au travail. Je suis revenu le surlendemain chez Manjul pour lui dire que j'avais un texte. Il m'a fait enregistrer le morceau, Talibé, et lorsqu'on a fini, il m'a regardé en me disant : "Je pense qu'on peut faire un album ensemble." Voilà comment ça a commencé.

Et comment a débuté l’histoire que vous lie à Danakil depuis huit ans ?
Fin 2010, Danakil est venu à Bamako travailler chez Manjul pour l’album Échos du temps. J'avais déjà enregistré mon album chez lui, je le secondais dans son studio… Je faisais partie du décor. Il fallait qu'on s'organise pour bien accueillir les musiciens de Danakil qui allaient rester deux mois. J’ai géré la logistique, je leur faisais découvrir le Mali… Un soir, Balik, le chanteur, avec sa générosité, m'a proposé qu’on s'amuse : il m’a passé un micro, en a pris un autre, et on a commencé à construire ensemble quelque chose. C’est devenu sérieux et ils m'ont invité sur leur album, pour un, puis deux et trois morceaux. Et ensuite sur leur tournée, puis la suivante. J’ai trouvé mes repères dans le collectif, je m'y suis fait une place même si j'ai toujours voulu garder mon identité. Parce qu'en parallèle, je savais que j'avais envie de m'exprimer autrement, ce qu’ils ont toujours respecté. Et c'est pour ça que j'ai toujours envie de travailler avec eux. C'est un très bon compromis entre nous. 

Avez-vous déjà prévu d’aller défendre votre nouvel album sur scène au Sénégal ?
De toute façon, aujourd'hui, la musique traverse les frontières très vite ! Mais je prévois d'aller au Sénégal en janvier et je pense qu'à ce moment-là, j'en profiterai pour donner des concerts. J’avais pu le faire pour le précédent, en 2012. Quelques dates avec les centres culturels français et dans certains endroits très populaires de Dakar. C’est toujours compliqué structurellement de faire des choses là-bas, parce qu'il n'y a pas beaucoup de promoteurs pour la musique. Surtout pour le reggae qui reste une musique stigmatisée. Mais c'est un autre débat !

Natty Jean Imagine (Baco Records) 2018

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