Les bonnes ondes d’Ahmed Soultan

Entre soul, r'n'b et musiques traditionnelles, Ahmed Soultan dévoile "Music has no boundaries". © Yannick Leconte

À 40 ans, le Marocain Ahmed Soultan, de culture amazighe, connaît, en Afrique, un succès foudroyant. Sa recette imparable, entre soul, r'n'b, hip hop et musiques traditionnelles, fait mouche parmi la jeunesse du continent. Aujourd’hui, ce surfeur émérite s’apprête à conquérir la France avec la sortie de son nouveau disque, Music has no Boundaries. Portrait.

Comme l’indique le titre de son nouveau disque, Music has no Boundaries, le Marocain Ahmed Soultan –  la "soul bronzée" – se joue des frontières et des étiquettes stylistiques. Impossible de classer ce Marocain de 40 ans dans une catégorie, de le définir en un mot, qui rassurerait labels, producteurs, diffuseurs ou journalistes. Dans la musique d’Ahmed, il y a, en vrac, de la soul, du hip hop, des influences traditionnelles marocaines, des rythmes gnaoua, des claviers 80’s, des cuivres funky, des flûtes groovy, des slows r'n'b, du piano jazzy, du français, de l’anglais, de l’amazigh, du darija, du portugais…

Un chanteur multiprimé

Et bien sûr, tout cela s’imbrique de la façon la plus naturelle possible – un son frais et sincère. Pour définir sa tambouille savoureuse, Ahmed daigne nous aider : "T’as qu’à dire que c’est de la 'variété internationale'". Ok, Ahmed, mais là, tu ne nous aides pas… Il persiste et signe : "Si, mets ‘variété internationale’, je trouve ça cool, ça ne segmente pas. Je préfère mille fois ça au terme ‘world’, cheap et daté, qui dresse des frontières entre les pays développés et les autres." Avec sa "variété internationale", donc, Ahmed se veut fédérateur… et fait mouche !

Depuis le début de sa carrière, il a raflé une manne de prix, dont, récemment, le prestigieux Best Album of The Year, en 2016, au All Africa Music Awards, au Nigeria. Surtout, tout le gratin de la musique afro-américaine et africaine – George Clinton, Femi Kuti, Pee Wee Ellis, Fred Wesley, RZA – le soutiennent, l’épaulent collaborent avec lui… Pour inventer son style "afrobian" –  africain de langue arabe –, Ahmed n’a pas vraiment fait d’efforts. Le beau gosse a plutôt surfé sur la vague, en une succession d’heureux hasards. Tranquille.

Entre deux vagues

Tout commence dans les années 1980. Ahmed naît et use ses premières culottes, à Mezghala, à 17 km au nord de Taroudannt, et à l’est d’Agadir dans la région du Souss-Massa-Drâa. "Mon père était berger et ma mère femme au foyer. Et puis, mon père est parti travailler comme ouvrier d’usine en France. Grâce au regroupement familial, toute la famille s’est retrouvée dans les Yvelines…", raconte-t-il.

Là, au milieu des tours de bétons, loin des chèvres, Ahmed se sent comme "une grenouille sur le feu". À chaque transhumance annuelle, lorsqu’approche l’heure du retour à Paris, c’est la même histoire : l’adolescent perd son passeport pour prolonger les vacances, tandis que ses parents s’arrachent les cheveux. Car, outre l’amour qu’il porte à la terre qui l’a vu naître, Ahmed développe une passion folle pour le surf. Du coup, une fois le bac en poche, il rentre au pays, près de sa grand-mère, de ses oncles et tantes, et prend la vague.

Entre la glisse et son aventure musicale, il dresse ses analogies : "Le surf a forgé ma patience. Si tu tombes, c’est de ta faute. C’est une discipline qui t’incite à être le moins assisté possible : tu comptes sur toi seul et sur les forces qui t’entourent." À son retour au pays, en plus de prendre la vague, Ahmed se lance aussi dans une autre culture : l’argan et le safran. "Ca ne pousse qu’une fois par an : ça aussi, ça t’apprend la persévérance…"

Et la musique ? Ahmed n’y pense pas. Hormis cet oncle lointain, Ammouri Mbarek, figure emblématique de la musique amazighe, notes et rythmes n’intègrent pas son paysage. "En fait, j’ai simplement commencé à gratter, sur les cordes de ma guitare, entre deux sessions de surf, des trucs que j’aimais bien : Chris Isaak, Ice Cube, No fun at all, Pennywise, raconte-t-il. J’ai appris le hip hop tout seul dans un home studio. Et puis, dans mon parcours, j’ai recroisé des potes de collège, qui produisaient de la musique… Ils me sollicitaient tout le temps :'tu ne veux pas jouer de la gratte ? Tiens, fais-moi un loop ! Ça te dirait de créer une mélodie ? Chanter une partie ?’"

De fil en aiguille, en mode Do It Yourself, Ahmed, sans l’aide de personne, commence à produire un disque, puis un clip, etc. : un processus, simple et enjoué, qui l’amuse. Et comme il ne cherche absolument pas à devenir une star, forcément, il en devient une : sa musique métissée, mélangée, entre les sons frais du moment et la tradition, se répand comme une traînée de poudre dans son pays et sur tout le continent africain !

Tourné vers l’Afrique

Surtout, Ahmed ne saurait suivre les routes toutes tracées. Quand ses aînés ou ses pairs regardent vers l’ancien colonisateur, en direction de Paris et ses structures, lui s’émancipe des marchés français et occidentaux pour se rapprocher du Sénégal, du Nigeria, du Ghana. Ainsi passe-t-il le plus clair de son temps, pour son business, entre Dakar, Lagos et Accra. "Je suis africain avant tout, dit-il. Contrairement à de nombreux autres artistes en Afrique du Nord, qui se tournent vers des zones d’influence immédiate, je me crée un réseau qui me ressemble. Je collabore avec de jeunes artistes proches de moi par la culture, l’ancrage rythmique, etc. Et puis, j’ai toujours halluciné que tu écoutes Kanye West au Maroc ou au Sénégal, mais que tu sois incapable de reconnaître la musique de ton voisin". Après avoir installé durablement son aura en Afrique, Ahmed Soultan part aujourd’hui à la conquête de la France, où son disque vient de sortir.

Gageons que sa musique, qui surfe joyeusement sur une foule d’esthétiques, saura, à son tour, séduire l’Hexagone !

Ahmed Soultan Music has no Boundaries (Somum Records) 2018

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