Quand le metal sort du bois

Gojira en concert au Bloodstock Open Air 2016. © Katja Ogrin / Getty

Le succès énorme du Hellfest et dans une moindre mesure, la nomination de Gojira pour l'édition 2017 des Grammy Awards ont focalisé l’attention sur la scène metal française. Encore considéré comme à part, bien moins populaire qu’aux États-Unis et dans le nord de l’Europe, le gros son semble rentrer dans les mœurs. Au risque de perdre un peu de sa subversion dans la bataille ? Et au passage, quelques cheveux ?

Après Phoenix et le duo électro casqué Daft Punk, les prochains Français à être récompensés lors de la grand-messe de la musique américaine pourraient s’appeler… Gojira. Le groupe de death metal originaire d’un village des Landes est nominé à deux reprises pour la 59e cérémonie des Grammy Awards, qui se déroulera dimanche 12 février au Staples Center de Los Angeles. Concourant dans la catégorie "Meilleur album rock" pour son dernier disque, Magma, il est aussi en compétition aux côtés de Korn ou Megadeth pour le trophée de la "Meilleure performance metal", un titre d’habitude dévolu aux grosses machines américaines.

Les "metalleux" n’ont guère été surpris par une annonce qui n’a pas suscité de grands émois par ailleurs. Formé en 1996 autour de deux frères franco-américains, le chanteur/guitariste Joseph Duplantier et son cadet Mario à la batterie, Gojira est devenu le groupe phare du metal en France. "Leur musique est progressive. Elle respecte à la fois tous les codes du genre et se détache de l’approche anglo-saxonne, décrypte Philippe Geneste, son tourneur chez Base Productions. Ils ont une imagerie qui va à l’encontre de celle du metal : la violence, les têtes de mort, tout ce que cette musique utilise au second degré. Eux sont tournés vers la nature. Ils ont tout un discours écolo."

"Un public plus chevelu, c’est tout !"

Activiste en la matière, le groupe qui a assuré ces dernières années les premières parties des tournées mondiales de Metallica est une "exception". Depuis Trust, jamais le gros son français n’avait connu un tel écho, avec en prime un  réel succès international. Le signe que le metal ne sent plus tout à fait le soufre ? "Ça s’est largement institutionnalisé. Le public des concerts de metal est le même que celui des concerts de rock, en un peu plus chevelu, c’est tout !", sourit Philippe Geneste, de Base Productions. "Après une période assez difficile, c’est vrai qu’on se retrouve à nouveau avec des groupes qui ont des bonnes places dans les Top album, qui remplissent Bercy ou de belles salles", confirme Mehdi El Jaï, le patron du label Verycords, connu dans le milieu pour avoir lancé  les carrières des Allemands de Rammstein et des Finlandais de Nightwish. 

Des conférences/concerts qui reviennent sur ses fondations, de véritables spécialistes qui intègrent la presse généraliste, il semble révolu le temps où le metal se bornait à une "sous-culture" contestataire liée à l’adolescence. En migrant sur Internet, ce genre de véritables passionnés s’est diffusé grâce aux forums de discussions, à des webzines mais aussi à des webradios très spécialisées. Diffusant en continu une vingtaine de sous-genres, Radio Metal a été imaginée en 2007 par un étudiant lyonnais. Elle revendique aujourd’hui une fréquentation moyenne de 10 000 visiteurs / jour sur son site et compte 12 800 abonnés sur sa page Twitter, le tout avec une équipe de bénévoles et un seul permanent à sa tête.

Le Hellfest, un lieu de pèlerinage

Cet engouement doit évidemment beaucoup au succès monstrueux du Hellfest, devenu chaque été un véritable lieu de pèlerinage. Le festival installé à Clisson, une petite ville de Vendée, est passé en dix ans d’un rendez-vous pour la communauté metal à l’un des plus gros raouts de France. Avec un budget avoisinant désormais 18 millions d’euros, 180 000 spectateurs et 3 000 bénévoles en 2016, son aura dépasse désormais le cadre du heavy metal stricto sensu. Pour sa 12e édition, qui se tiendra du 16 au 18 juin 2017, les pass 3 jours mis en vente début octobre se sont écoulés en huit jours. Sans avoir annoncé le moindre artiste de sa programmation, le Hellfest affichait complet. 

"On balaye l’intégralité du rock/metal, mais on essaye aussi de travailler sur tout le spectre hiérarchique, explique Alexandre Rebecq, le monsieur "communication" du Hellfest. On peut programmer en ouverture une pépite qui va faire 100 personnes dans un bar à Bordeaux comme Aerosmith qui remplit des stades. Ce qui a fait le succès du festival à la base, c’est d’avoir une programmation éclectique et poussée dans des musiques de niche." Les metalleux forment un public "exigeant, à qui on ne la fait pas", assure Mehdi El Jaï, qui œuvre actuellement à la seconde jeunesse de vieux routiers du rock énervé, fabriqué en France, comme No One is Innocent ou Mass Hysteria.

Des "petits frères" du Hellfest

Régulièrement attaqué par des élus de la droite catholique dénonçant comme l'ancienne ministre Christine Boutin "une culture de la mort", le Hellfest a capitalisé à chaque fois sur ces polémiques, s’appuyant même sur une imagerie guerrière. Ce n’est pas pour rien que le festival possède aujourd’hui un fan club, le Hellfest Cult et qu’il a imaginé une pléiade d’opérations à l’année autour de la culture metal qui vont de l’édition d’un livre anniversaire pour ses dix ans1 au lancement d’un prix littéraire.

Le festival qui a vu une partie de ses locaux partir en fumée en fin d’année dernière sait d’où il vient. Il ne manque jamais de rendre hommage au Sylak, Xtreme Fest et autre Motocultor, des festivals de taille moyenne qui, "sans être plus royalistes que le roi, sont un peu des enfants du Hellfest".

Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes metalleux ?  Le sociologue de la musique Gérôme Guibert a œuvré au sein de l’Université pour le développement d’un champ d’études réservé au metal, les Metal studies. Il nuance : "Globalement, le metal reste la musique la plus détestée par les auditeurs dans les pays occidentaux. Mais ce qui le caractérise par rapport à  d’autres styles, c’est l’intensité de l’attachement qu’on lui porte. Souvent, le metal est en bonne santé quand il n’est pas aimé, car le poids de cet attachement est lié à son rejet. Un succès massif du metal remettrait complètement en cause l’équilibre culturel du genre."

1Hellfest de Lelo Jimmy Batista, Éditions Hachette, 2015

Gojira Magma (Roadrunners records) 2016

Site officiel de Gojira
Site officiel du Hellfest