Serge Teyssot-Gay, l’étonnant voyageur

Serge Teyssot-Gay. © Roch Armando

En cette fin d’année, le guitariste Serge Teyssot-Gay fait paraître deux disques enregistrés autour de Zone Libre, son groupe à géométrie variable. Alors que le premier revisite le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, le second est une transposition d’un travail autour des périphéries, PolyUrbaine. Deux albums hautement salubres, par un ex-Noir Désir parti dans une tournée sans fin.

Si on fait le compte des projets qu’il monte, de-ci, de-là, et de ceux auxquels il se greffe, Serge Teyssot-Gay participe aujourd’hui à une dizaine de groupes. Toujours sur la route, le guitariste poursuit une tournée sans fin qui l’amène à traverser la France comme le monde entier avec son instrument et ce son si particulier qu’il a dans les doigts. Écoutez n’importe lequel de ses enregistrements et vous retrouverez ses éclairs d’électricité, son jeu de vibrato, tout ce qui a fait l’essence du son Noir Désir.

Depuis qu’il a pris le large, voici sept ans, d’un Noir Des’ à bout de souffle, "Sergio" n’a eu de cesse d’explorer de nouveaux champs. Affranchi des majors du disque grâce à son label, Intervalle Triton, il passe du jazz le plus free (Trans), à une rencontre avec une joueuse de biwa (un instrument à cordes japonais) du Kintsugi trio, en passant par des performances avec le peintre breton Paul Bloas ou des concerts de rock avec Rodolphe Burger, pour ne citer qu’eux. Dans cette constellation, Zone Libre est l’un des versants les plus accessibles.

La colère d’Aimé Césaire

C’est avec lui qu’il a imaginé Debout dans les cordages et accouché de Kit de Survie, sorte de "super groupe" où sa guitare dialogue avec deux rappeurs et une section de cuivres. Rien ne se perd, tout se crée, et les projets se nourrissent les uns, les autres. Il faut donc reprendre les choses dans l’ordre, pour bien les comprendre… Le disque Debout dans les cordages reprend une performance de Zone Libre autour du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. Ce travail est né en 2013, au Havre, à l’occasion du festival littéraire, Le goût des autres. Il a beaucoup tourné depuis.

Les albums "En milieu hostile" et "Debout dans les cordages". © DR

 

Ce que l’on peut retenir de cette rencontre du rock improvisé avec les mots du poète martiniquais, c’est sa colère. Comme si Césaire s’adressait aux "nègres", aux marrons de la terre entière, "car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse". Celui qui avait retenu de ce texte ses descriptions et sa nostalgie d’un paradis perdu, en est pour ses frais. Il récolte les mots plantés dans le sol par le rappeur Marc Nammour (alias La Canaille), disant et redisant l’absurde de l’esclavage.

Alors que ce disque prolonge un échange musique / littérature commencé de longue date, Kit de survie relève d’un registre différent. C’est une autre version d’un travail ayant pour toile de fond la banlieue, PolyUrbaine, et quelle transposition ! Si l’on retrouve Marc Nammour et l’improvisateur hors pair, Mike Ladd, la nouveauté vient ici des cuivres. Cela donne parfois un côté afrobeat à l’ensemble, même si le saxophone rugueux d’Akosh S. refuse toujours les évidences. Avec le cornettiste Médéric Collignon, ces deux-là forment une paire iconoclaste.

Où se situe dès lors le cœur de ce Kit de survie en milieu hostile ? Justement quand le rap/rock laisse la place à une deuxième partie instrumentale. Avec ses 14 minutes, le morceau Garde Fou est totalement renversant. D’abord porté par la frappe de l’indispensable Cyril Bilbeaud, à la batterie, et une guitare planante, il rompt, pour mieux renaître. On ne vous racontera pas la fin. Mais on signalera juste que Serge Teyssot-Gay va relancer Interzone, formé avec le joueur d’oud syrien Khaled Al-Jaramani. En Zone libre ou pas, la vie continue.

Zone Libre PolyUrbaine (Intervalle Triton / L'Autre distribution) 2015
Zone Libre Debout dans les cordages (Intervalle Triton) 2017

Page Facebook de Zone Libre
Page Facebook de Serge Teyssot-Gay