Keith Kouna, liberté ravageuse

Keith Kouna. © Jean-F.Leblanc/Collectif Stock Photo

Alors qu'il vient de sortir un quatrième opus Bonsoir Shérif, le chanteur québécois Keith Kouna se révèle particulièrement doué pour établir une connexion impressionnante avec son public. Entre chanson et percées punk-rock, digression burlesque et lucide, son répertoire nous embarque sur des montagnes russes émotionnelles. Nous l'avions rencontré à Montréal lors du festival Coup de cœur francophone.

Montréal, 2 novembre. "Voila la meute en fureur/De vrais colons/ Voilà les pures défenseurs/De la nation/Voilà les barbares de souche/ Et les gourous/ Voilà les loups qui hurlent/ Au loup-garou...". Plongeon sans filet. Liste énumérative. Texte au vitriol sur chapes de guitare révulsée et de batterie rentre-dedans.

Un gaillard sur ressorts martèle fort pour ancrer la métaphore. Les âmes spectatrices du Club Soda sont déjà électrisées. Elles connaissent leurs leçons sur le bout des doigts. Digestion immédiate de la brûlante nouvelle livraison discographique. Keith Kouna chante souvent accroupi, à hauteur d'hommes. Il aime surtout voler de façon kamikaze, micro à la main, entre des mains porteuses et des riffs pilonnés.

Il y a ici toutes les raisons de souffler sur les braises : des hymnes (Labrador, Comme un macaque), de la tendresse (Batiscan, émouvante déclaration d'amour au paternel ; Napalm, bouleversant vague à l'âme autour de l'absence), de la sueur, des saillies tranchantes (On est fou/On se flingue/ On s'arme/On tue/Et on crève/ Pour tous ces doux bidous), des montées de tension, du tumulte sonique et de l'excitation. Le concert sonne une cavalcade de chevaux sauvages.

Donc Keith Kouna, farouchement indépendant, est réfractaire au sur-place et réinvente sans cesse sa propre logique musicale. Capable, par exemple, d'offrir une relecture inattendue et audacieuse du cycle de 24 lieder de Schubert (Le voyage d'hiver). "Quand je suis arrivé avec ce matériel en 2013, on m'a pris pour un dingue" raconte Keith Kouna, Sylvain Cote au civil, qui officie en solo, mais aussi au sein du collectif déjanté et costumé punk-rock Les Goules. "Je n'ai ni de plan de carrière ni de démarche stratégique. J'essaye d'être le plus libre possible dans mon travail de création. Quand on a reformé les Goules l'an dernier, après une pause de neuf ans, c'était par réelle envie".

Au milieu des années 1990, le garçon au look hirsute trimballe sa guitare à travers l'Europe. Deux ans de pérégrinations musicales dans la rue et les transports en commun. À Paris, il joue au métro Rivoli et devant le Centre Pompidou. "Mais c'est dans le tramway à Genève que ça payait le mieux. J'allais chercher de l'argent en Suisse pour le dilapider ailleurs".

À son retour dans la Belle Province, des chansons originales dans son escarcelle. Sauf qu'il attendra presque une décennie avant de les publier. "J'avais commencé l'enregistrement, mais je me faisais chier avec les producteurs et la lenteur du processus. J'ai laissé le truc sur la glace et on s'est lancé avec les Goules".

Keith Kouna n'est pas grand public. Il a une fan base solide. N'envahit pas les ondes, parce qu'allergique au formatage. "Je ne suis pas pop lisse et n'interprète pas des chansons d'amour générique". C'est un agitateur de la scène québécoise qui ne modifiera pas d'un millimètre son axe de tir. Sur son quatrième album Bonsoir Shérif, une inquiétude citoyenne donnant lieu à une critique acerbe des systèmes autoritaires et cernant toute l'absurdité actuelle de notre monde au quotidien. Joyeusement caustique et vigoureusement offensif. "Les chansons se sont écrites dans un contexte de haine généralisée. Les deux dernières années ont été un cocktail toxique d'attentats, de guerres, d'élection de Trump, de Marine au second tour, de tuerie à la mosquée de Québec. Je me suis intoxiqué aux réseaux sociaux et aux commentaires des lecteurs sur les sites d'information. J'allais les lire et je me rendais compte parfois que les gens sont vraiment cons".  Paroles aussi dévastatrices que ses morceaux.

Keith Kouna Bonsoir Shérif  (Duprince) 2017

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