Festival Libertalia, la révolution Beach rock

La chanteuse Chacha au festival Libertalia à Nosy Be. © Christophe Crénel

Pour sa cinquième édition, le festival malgache Libertalia a misé sur la convivialité en déplaçant la manifestation à Nosy Be, sur la plage de Madirokely. Un cru toujours principalement revendicatif d’un rock actuel qui au fil des années semble s’imposer dans la zone australe comme le rendez-vous culturel de l’avenir pour une jeunesse dans un pays sans futur.

À l’heure où se tenaient il y a quelques jours des rassemblements dans la capitale de Madagascar suite à la décision de la haute cour constitutionnelle demandant la déchéance du président de la République Hery Rajaonarimampianina, Nosy Be ne semblait être touchée par cette énième crise politique. Petit caillou paradisiaque situé à l’extrême nord de l’île Rouge considéré comme la Corse de l’océan Indien, il est "le" site balnéaire par excellence avec plus de 60 000 touristes par an. Nosy Be faisait autrefois partie intégrante du royaume Sakalava (groupe éthique majoritaire de la côte occidentale malgache) puis fut un comptoir commercial important installé par les vendeurs indiens et arabes. C’est aussi sur cet endroit que vient de s’achever dimanche soir la cinquième édition du Festival Libertalia. Ayant désormais jeté l’ancre sur la plage Madirokely, non loin d’Ambatoloaka, petit port de pêche de Hell-Ville aux bâtisses coloniales, ce rendez-vous prenait des allures de Beach festival. Un changement de lieu salutaire pour cette manifestation qui habituellement se déroulait à Antananarivo extrêmement tendue depuis plusieurs semaines. "Quand j’ai pris la décision de déplacer le festival à Nosy Be, il y a de longs mois, je ne pouvais pas deviner la tourmente dans laquelle allait encore une fois se retrouver notre pays. Mon choix était d’offrir plus de convivialité aux professionnels faisant le déplacement, mais aussi plus de sécurité", explique Gilles Lejamble, fondateur de Libertalia. Il est vrai que lors de l’édition 2017, les agents de surveillance avaient plus l’air de militaires que de vigiles.

Un festival convivial

Trois jours durant, une quinzaine de groupe se sont succédé sur la grande scène surélevée pour l’occasion. En effet, à marée haute les musiciens avaient la sensation de jouer au-dessus de l’océan Indien devant un public les pieds dans l’eau et la tête dans les étoiles avec la fameuse croix du sud bien visible en ce début d’hiver austral. Un concept irréel que peu de festival peuvent offrir. Un festival qui se veut également respectueux de l’environnement. Grâce à l’association villageoise Tanana Madio, toute une équipe a assuré l’hygiène et la propreté afin que cette magnifique baie de sable fin reste intacte après la présence de plus de 3000 spectateurs. Dommage que pour l’instant, ce festival ne se fasse pas "adopter" par son contenu et son concept par les autres grands rendez-vous insulaires de la zone, comme son "cousin" voisin de la Réunion. Et oui, le Libertalia ne perdure que par des fonds privés contrairement au festival Sakifo et autres qui ne vivent que sous perfusions publiques.

© Christophe Crénel
Cette année, le public du festival Libertalia assistait aux concerts sur la plage de Madirokely à Nosy Be.

 

Kristel, la pépite de Madagascar

Entièrement gratuit, le public a répondu présent grâce avec une publicité à l’ancienne. Un camion muni d’un plateau sur lequel un Dj annonçait l’événement en boucle sur un fond de gros son a effectué un petit tour de la commune en amont tel un "griot-sono". Populaire et familiale, l’assistance a eu de belles surprises parmi les formations à l’affiche. Originaire de Tamatave, non loin du lac Alaotra, Nully Ratomosoa n’a pas laissé indifférent avec ses slap de haute volée. Sorte de bassiste tropical féru des clefs de fa de Marcus Miller, il a assuré un set estampillé jazz-funk assez remarquable. Ayant décidé de ne plus mettre en avant sa voix, le musicien a fait le choix de recruter une jeune chanteuse prometteuse, au coffre puissant. Elle prône la défense de l’environnement, de la famille, mais manque encore de maturité scénique. C’est aussi cela l’esprit Libertalia : être un tremplin pour toute une jeune génération d’artistes malgaches qui ont la rage et l’envie d’avancer dans un pays enlisé. Car plus qu’ailleurs ici la musique est un ciment social. Chouchoute de l’édition 2018, la Tananarivienne Kristel a fait un tabac avec son redoutable registre pop-rock-électro. Nous aurons l’occasion d’en reparler puisqu’elle signe à la rentrée son premier LP sur le label du festival en partenariat avec RFI Talent. Résolument ancrée sur les musiques actuelles, cette unique maison de disque professionnelle est peut-être en train de changer le paysage musical local. Bastion du salegy, Nosy Be se devait de recevoir le "pape" de ce rythme effréné en 6/8: Jaojoby. Fidèle à lui-même, l’artiste a prouvé -si besoin était- que son style fédérateur demeure inaltérable et séduit un public intergénérationnel.

Ancien finaliste du prix Découvertes RFI 2017, le Mauricien Hans Nayna officie dans le blues avec son band d’excellente facture délaissant naturellement le créole au profit de l’anglais. Terre de maloya, rythme devenu patrimoine mondial de l’humanité, la Réunion est en train de vivre un cyclone musical avec Pamplemousse. Composé d’un guitariste-chanteur, d’une bassiste et d’un batteur, ce power trio de Saint-Denis n’a pas laissé un gout amer aux habitants de Nosy Be. Ebahi par le chanteur à la gouaille gutturale (parfois un peu surfaite), mais aux riffs de guitare délirants et par la bassiste au look grunge jouant au médiator, le public a fini par danser le pogo en tongs ! Avec son rock hardcore purement années 90, ce groupe improbable dans ce département d’outre-mer assume un style que l’on entend plus en Métropole.

© Christophe Crénel
Le trio Pamplemousse au festival Libertalia à Nosy Be.

 

En guise de respiration, ce rendez-vous annuel faisait, cette année, la part belle aux Dj’s. Venue de Shanghai, Chacha est une artiste totalement atypique issue de la scène undergroud. Derrière son ordi’, elle mix son grain de voix chatoyant avec les samples aux saveurs lounge. Une esthétique très agréable en plein air sous les tropiques qui n’a cependant pas été bien perçue. Sans nul doute, le public malgache n’avait pas les clefs pour comprendre cette proposition artistique. Pourtant cette magnifique jeune femme à la frêle silhouette dotée de tatouages significatifs est considérée comme la nouvelle Björk de l’Orient. Autres personnalités des platines: Dj Jo. Deux remixeurs venus du Kudeta, "le" club branché et incontournable de la capitale malgache. Débarqué spécialement pour ambiancer la plage Madirokely, le tandem sur vitaminé a clôturé le festival en after avec de judicieux sons du moment des malagasy vibes. Résonnant jusqu’à des kilomètres à la ronde, même les zébus n’étaient pas indifférents! Sorte de dancefloor tropical, cette apothéose se tenait chez Tati Kris, considérée comme la reine de la nuit, selon Gilles Lejamble, cette propriétaire d’un maki (nom des clubs en référence aux lémuriens espèce endémique de l’île) ouvre tous les dimanches soirs son établissement pour les  «tefefeurs» depuis des années. Libertalia se devait de respecter ce rituel. C’est cela la magie gasy…