Kristel, la rage de "Tana"

"Irony" de Kristel © Youri Lenquette

A 23 ans, Kristel fait figure de nouvelle égérie du rock de Tana. Le power trio familial vient de signer Irony, un premier LP prometteur. Après The Dizzy Brains révélés il y a deux ans, la jeune scène malgache commence à se faire connaître au-delà de l’île Rouge. En tournée européenne en ce moment, la rockeuse a fait escale à Paris. Après La Bellevilloise où elle a mis le feu, la bassiste sera en concert au Musée du quai Branly le 14 octobre. Rencontre.

 

RFI Musique : Vous signez un premier album intitulé Irony. Que veut dire ce titre qui a plusieurs significations à la fois?

Kristel Ratri : Irony c'est l’un des titres forts de cet album. Il nous semblait évident qu’il porte son nom. Il y a deux significations ou lectures, tout dépend où vous vous situez. Depuis la France, l’ironie est due à la situation que connait notre pays qui a tellement de richesses et de soutiens (ressources naturelles, culturelles, aides financières…). Seulement quelques personnes en profitent alors que 90% des Malagasy sont pauvres, l’écart est trop flagrant. C’est incompréhensible, quelle ironie n’est-ce pas? Nous avons composé et écrit ce titre à l’occasion d’une de nos séances de travail, nous étions à court d’inspiration, on était vide. Soudainement, Irony est arrivé comme tombé du ciel. Je pense qu’inconsciemment tout ce que l’on vit, l’amour qu’on porte en nous, nous a permis d’exprimer cette rage que nous avons: les paroles, le son, les lignes de basse, les riffs de guitare, l’agressivité rythmique… Nous avons composé ce morceau en deux heures maximum. Depuis Madagascar, Irony peut être aussi compris pour pointer ceux et celles qui râlent mais qui ne font rien. Ceux qui peuvent piller le pays tranquillement car la société laisse faire, ceux qui rejettent tout le temps la faute sur les autres pour ne pas se responsabiliser. Ceux qui dans leurs gros 4x4 ne sont pas capables de jeter leurs carton de pizza dans une poubelle et préfèrent s’en débarrasser dans la rue, nous trouvons aussi cela ironique. 
 

Vous avez fait le choix de chanter uniquement en malgache. Quels sont les autres thèmes que vous abordez dans vos textes?

Nos paroles parlent beaucoup d’amour et d’espoir mais aussi et surtout de notre société. L’humain est fait d’amour, après chacun choisi ses actes et décide de l’impact que cela peut avoir. Par exemple, Mozika Mankafy est un cri d’amour pour la musique. Le titre Olona Tsy Hita explique qu’en amour nous voulons tous une personne parfaite à nos côtés mais malheureusement il (elle) n’existe pas. Donc pourquoi pas l’imaginer? Imaginer cette relation parfaite dans sa tête pour se sentir mieux et surtout pour ne pas être déçu…. Cette chanson est inspirée de l’histoire d’une copine à la recherche du mec parfait car le sien ne l’est pas assez, à son goût. Maditra c’est l’amour vengeur… on a déjà tous ressenti cela, on a été blessé, on en a bavé mais on est resté fidèle car on a aimé… Et un jour ou l’autre, on pète les plombs et notre côté vilain sort (ressort). Quand nous sommes sur scène pour interpréter ce morceau on pète un câble carrément. On devient tous vilains (rires). Enfin Masoandro est un titre plein d’espérance. Un jour les nuages (les problèmes, les difficultés de la vie quotidienne) se dissiperont et feront place à une vie meilleure et chaleureuse pour chacun: le soleil.

 

© Christophe Crénel
Sylvano Andry, Christelle et Benkheli Ratri dans les ruelles de Nosy Be à Madagascar

 

Votre esthétique est résolument rock, un rock de Tana puisque que vous êtes tananarivienne Ce style est-il réservé principalement aux artistes des haut-plateaux?

Pour nous franchement, il n’y a pas de style réservé à l’un ou à l’autre. C’est une question de sentiment et de ressenti, Si tu le sens bah t’y vas, tu fonces et quelques soient les obstacles ça ne peut que te renforcer. C’est ce que l’on a fait et malgré les difficultés, nous nous sommes toujours accrochés et nous avons réussi à enregistrer notre premier album, donner des concerts dans notre pays mais aussi en dehors de cette île bien trop isolée à notre goût. Nous voulons toujours aller plus loin et le plus loin possible. On sait tous que rien n’est impossible.

 

Grâce à des artistes comme vous, le public international découvre que la culture rock est bien présente à Tana. Peut-on peut parler de renaissance rock sur l’île Rouge?

Nous ne croyons pas que ce soit une renaissance mais plutôt une continuité de ce qui a déjà existé et de ce qui existe. La scène rock malgache a toujours été bien présente. Elle est sûrement plus visible aujourd’hui qu’elle ne pouvait l’être il y a quelques années. A «Mada», Il y a pleins de jeunes rockeurs aux styles pas communs qui se démarquent. A suivre … 

 

En tant que femme rockeuse et bassiste, pensez-vous que vous avez un rôle particulier à jouer?

Chaque personne à son rôle dans le monde, dans son monde (s’il ne s’est pas gouré de monde). (rires!) Mais c’est à chacun de faire le choix de le jouer ou pas et de l’assumer. Il est vrai que certains ne l’ont pas choisi. En ce qui me concerne, mon rôle est d’être moi-même et rester fidèle à cela sans me laisser influencer. 

 

 

Quel regard portez-vous sur la crise politique sans précédent que traverse votre pays?

Notre Pays est en régression depuis presque soixante ans. C’est une situation inexplicable. Quand on connait le potentiel de Madagascar, on ne comprend pas. On veut du changement.

 

La corruption, la violence et la prostitution ravagent votre pays. Quel avenir pour la jeunesse malgache qui représente la majorité de la population?

Comment pourrait-on le savoir? Personne ne connaît l’avenir! Par contre on peut tous le contrôler via nos actes, notre travail et nos ambitions. Essayer de s’en sortir et toujours avoir pour objectif un avenir meilleur quelle que soit la difficulté que vit notre pays. «Mada» a tous les atouts pour que les Malagasy et la nouvelle génération vivent mieux. Nous ne voulons plus vivre cette frustration politique…

 

© 2018 Irony (Libertalia Music Records/ RFI Talent) Distribué par The Orchard / Avec Kaiguan Culture, Deaf Rock Records, Ginger Sounds et Bluebird Booking 

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