Le Jazz de Joe, hommage à Aretha Franklin

La chanteuse américaine Aretha Franklin en 1970. © Ron Howard/Getty Images

Chaque semaine, dans "L'épopée des Musiques Noires" sur RFI, Joe Farmer met en relief la diversité des couleurs sonores nées de la diaspora africaine dans le monde. Aretha Franklin était l’une des dignes héritières de ce patrimoine universel. Née à Memphis, carrefour du blues, du jazz et de la soul-music, la future étoile de l’art vocal a très tôt ressenti la ferveur de sa communauté mais aussi la dureté sociale d’un environnement hostile. Cette dichotomie existentielle vécue au quotidien a forgé le caractère frondeur d’une jeune femme pieuse devenue, en quelques années, une personnalité majeure de la culture populaire américaine.

Bercée par les cantiques religieux des églises baptistes, Aretha Franklin est une enfant sage qui grandit dans les louanges gospel. Elle conservera d’ailleurs cette candeur tout au long de sa vie d’artiste. Ses premiers pas dans l’industrie du disque reflètent parfaitement cette application à livrer une prestation respectueuse du répertoire sacré. Lorsqu’elle entre en studio pour le première fois, elle est une adolescente un peu timide qui se plie avec grâce aux directives de ses aînés. Les décideurs du label Columbia prennent rapidement conscience du potentiel de la demoiselle.

Bien que sa fougue laisse présager un avenir détonant, elle n’interprète alors que de soyeuses mélopées jazz peu représentatives de sa vraie valeur. Ainsi, jusqu’en 1966, Aretha Franklin apparaîtra comme la bonne élève capable de suivre une ligne musicale encore très polie. Sa tessiture est déjà incroyablement développée mais son identité doit encore se révéler. À cette époque, le mouvement des droits civiques, emmené par Martin Luther King, est tout juste balbutiant. L’expressivité rebelle des artistes n’a pas atteint le grand public. Il faut, pour cela, l’engagement de figures emblématiques déterminées à changer la donne.

En 1967, les événements s’accélèrent… L’administration américaine s’enlise au Vietnam, le discours du pasteur King se radicalise, et Aretha Franklin mûrit. Elle vient de signer un contrat d’enregistrement avec un nouveau label, Atlantic Records. C’est le tournant décisif qu’elle espérait. Se sentant plus libre et maître de son destin, elle délaisse les ritournelles d’antan pour une musicalité plus rugueuse. Elle adapte Respect immortalisé en 1965 par Otis Redding. Elle emprunte People Get Ready à Curtis Mayfield. Elle magnifie les mots de Simon & Garfunkel dans Bridge over troubled water. Sa voix puissante n’a pas d’égale et soutient avec force l’élan contestataire de ses contemporains.

Éprise de justice, la nouvelle "reine de la soul" dévoile enfin son tempérament de feu. Aretha Franklin est une insoumise et le fait savoir. Pendant 10 ans, elle jouira d’une notoriété sans pareille qu’elle mettra à profit pour encourager les actions citoyennes. Aretha Franklin vit alors ses plus belles années. Elle enchaîne les succès, Think, Natural Woman, Chain of Fools, I say a little prayer

Au tournant des années 80, l’effervescence sociale a laissé place à un renoncement, à l’acceptation d’une situation inégalitaire polluée par un système économique aveugle et sourd aux détresses individuelles. Aretha Franklin ne retrouve pas la hargne et l’énergie du combat initial. Elle reste une icône mais se cherche une voie… Ses nouveaux interlocuteurs, les dirigeants du label Arista, veulent capitaliser sur son aura et la guident sur un chemin bien trop balisé. Annie Lennox, George Michael, Whitney Houston, Elton John, rivalisent de vocalises avec l’intouchable diva soul mais la flamme semble vaciller. Hissée au rang de légende de la musique populaire américaine, Aretha Franklin amasse les récompenses honorifiques mais ne surprend plus. Sa voix se flétrit et se noie dans des productions trop léchées pour être authentiques.

Finalement, les différentes tonalités vocales d’Aretha Franklin auront été le révélateur d’époques, de chapitres, de soubresauts de l’histoire américaine. En 1960, elle était une innocente observatrice d’un monde en mouvement. En 1967, elle était actrice des événements. En 1979, elle était une icône en quête de sens. En 2009, elle était l’hôte impériale de la Maison Blanche lors de l’investiture du premier président noir des États-Unis. Un demi-siècle au service d’une seule cause, l’égalité des chances !

Que retiendra-t-on de cette épopée majestueuse ? Une voix inégalable, des classiques intemporels, un engagement certain et un dévouement total pour la source de son existence, sa foi, son gospel, son appel à Dieu… Nul doute que les cieux sauront accueillir cette âme pure qui, ici-bas, nous donna tant de joie, de frisson, d’espérance, et de réconfort.