L’alternative caribéenne de Tanya Saint-Val

Tanya Saint-Val. © HappyMan PhOtoGraPhY

Pour que l’évolution artistique à laquelle elle aspirait ne conduise pas à une rupture brutale, la chanteuse guadeloupéenne Tanya Saint-Val a imaginé un album qui formalise ce cheminement et donne corps à ce Voyage, du zouk vers un répertoire antillais plus organique.

"Les Antilles, ce n’est pas que le zouk !" Le message que Tanya Saint-Val veut faire passer est clair. Elle martèle son propos, y revient dès que l’occasion lui est donnée, comme pour enfoncer le clou. Avec une détermination si forte que cela laisse affleurer paradoxalement comme une pointe d’inquiétude. La chanteuse guadeloupéenne tient à tout prix à faire comprendre sa démarche qui l’amène aujourd’hui à proposer un album, intitulé Voyage, dont la particularité repose sur ses deux volets et autant de CDs.

Si Soleil – qui était déjà le titre de son album précédent (2008), avec d’autres morceaux – brille des feux du zouk, style musical avec lequel elle a bâti sa notoriété, son pendant Lune éclaire d’autres envies qu’elle revendique et assume, dans un cadre qui reste caribéen. À l’image du gwo ka issu des traditions ancestrales, travaillé ici avec des musiciens de "la nouvelle génération de la scène jazz" comme Jonathan Jurion à qui a été confiée la réalisation des sept titres de Lune. "Je me suis laissée embarquer par des courants musicaux qui m’ont bercée et qui ont fait de moi la femme que je suis", explique Tanya pour justifier cette orientation qu’elle considère comme une "continuité".

Quand elle venait, après l’école, dans le magasin de disques que tenait sa mère dans la rue de Nozières, à Pointe-à-Pitre, la jeune fille écoutait les vyniles que les amateurs de musiques du monde y trouvaient dans les bacs : les Ghanéo-caribéens de Londres d’Osibisa, le Nigérian Fela, le Camerounais Manu Dibango, mais aussi le jazz avec les voix américaines d’Ella Fitzgerald et Billie Holiday.

Une figure paternelle de référence

Auprès de son père, elle vit un rapport encore plus direct avec la musique : grand fan de Johnny Hallyday, Tino Saint-Val est aussi un artiste apprécié par sa génération en Guadeloupe et auteur de quelques disques. "C’était un bel homme, un bon chanteur de charme que les femmes aimaient beaucoup. Il avait choisi de prendre soin de sa famille et de ne pas faire de la musique sa profession", rappelle-t-elle avec cette admiration indéfectible de la fille pour son papa.

Il l’emmène assister aux répétitions auxquelles il prend part avec les groupes de l’île, lui demande son avis sur les textes qu’il écrit… Elle a neuf ans, au milieu des années70, lorsqu’elle enregistre à ses côtés le 45 tours Noël aux Antilles, une biguine accompagnée par la formation des Vikings de la Guadeloupe.

Adolescente, la voilà dans un groupe de jeunes artistes assez populaire pour se produire au Centre des arts en Guadeloupe. Sa scolarité tout juste achevée, Tanya fait le tour des studios d’enregistrement comme choriste. C’est dans cette fonction qu’elle se distingue rapidement et qu’elle imagine alors un possible avenir, mais sans avoir vraiment le temps de se pencher sur la question, car tout se précipite après sa rencontre avec Willy Salzédo, pianiste emblématique du zouk, qui en entend parler par l’intermédiaire des membres de Kassav'.

Avec lui, elle participe au 33 tours des Vik In (Very Inyternational Kadence’In), émanation cousine des Vikings, et suscite la curiosité d’Henri Debs, producteur phare des Antilles. "Debs, c’est : la joie pour ses admirateurs, la tristesse pour ses détracteurs", pouvait-on lire au verso de ses 33 tours !

Le respect qu’elle porte à ce personnage incontournable dans le paysage musical local s’entend quand elle parle de "Monsieur Henri Debs" et évoque les déjeuners auxquels il l’invitait chez lui. Le découvreur de talents était tombé sous le charme de la musique de la jeune artiste et "avait envie de propulser les femmes antillaises", rares à cette époque dans le monde de la musique.

Leur collaboration se décline sur plusieurs albums et permet à Tanya de gagner une visibilité qui l’amène à continuer sa carrière en métropole au début des années 90. Une dizaine d’années et quelques CDs plus tard, après avoir tourné avec Johnny Hallyday, Michel Sardou, fait un duo avec Francis Cabrel, elle revient vivre aux Antilles.

Se défaire des habits du zouk

Petit à petit, la fille du zouk a réalisé que ce formatage qu’elle avait accepté l’empêchait d’être complètement elle-même. "Il était important pour moi de créer l’univers dans lequel j’avais envie d’être, et c’est celui de Lune", assure-t-elle. Pour concrétiser cette idée, qu’elle formulait déjà en 2008, elle aura pris le temps d’abord de fêter ses 25 ans de carrière sur quelques grandes scènes et avec le coffret Tanya Mania comprenant son lot d’inédits, comme cet hommage à Patrick Saint-Eloi sur An Té Vlé Di’w.

Puis c’est sur le terrain, autant pour elle-même que pour son public, qu’elle a testé sa formule baptisée Tanya Autrement, encouragée par les retours de sa prestation au festival ÎloJazz en décembre 2012, avec le pianiste Alain Jean-Marie. Consciente que le reflet de cette nouvelle facette pouvait potentiellement désorienter, elle a préféré jouer la carte du "trait d’union" avec un nouvel album qui la présente aussi pour moitié dans son registre habituel. Se défaire des habits du zouk n’est pas si aisé, surtout quand on l’incarne autant que Tanya Saint-Val.

Tanya Saint-Val Voyage (Netty prod) 2016

Page Facebook de Tanya Saint-Val