Ablaye Thiossane Ndiaye, griot afro-cubain

Ablaye Thiossane Ndiaye, griot afro-cubain
© Ariane Poissonnier

Pendant quatre jours, Cajarc a revêtu ses habits africains pour la 13e édition d'Africajarc, festival qui veut "montrer par les arts plutôt que par les larmes l'essor d'un continent". Le jour, littérature, cinéma, contes et expositions habillent ce village médiéval du Lot, dans le sud de la France. Quand le soir tombe, place à la musique. Le 29 juillet, le spirituel Sénégalais Omar Pene et les énergiques Guinéens des Espoirs de Coronthie ont habité une grande scène auparavant frissonnante des rythmes afro-cubains d'Ablaye Ndiaye, un toujours vert musicien de… 75 ans !

Ablaye "Thiossane" Ndiaye est un griot. Le Sénégalais n'emploie pas ce mot par facilité de langage, comme le font parfois certains musiciens ou journalistes. Non, Ablaye est un griot et il sait comment les siens le sont devenus. Sous la tente des loges d'Africajarc, le voyage commence... "Je suis griot de Cayor, mais mes ancêtres ne l'étaient pas. Ils appartenaient à la famille des rois du Djolof, un royaume qui couvrait le territoire des actuelles Gambie et Guinée-Bissau jusqu'aux pays sérère et toucouleur. Quand le roi Ndjadja Ndiaye est mort, le nouveau roi décida de tuer tous ceux qui se nommaient Ndiaye. Alors mes ancêtres se réfugièrent dans le Cayor, où ils entrèrent dans le groupe des griots, ces conseillers des puissants qui racontent et chantent l'histoire... "
 
De fait, on pourrait écouter des heures Ablaye Ndiaye transmettre l'histoire de sa lignée, mais aussi  la trame de chacune des chansons, de chacun des contes que sa mère lui disait le soir... Il a la mémoire fabuleuse de ces autodidactes dont la soif d'apprendre est étanchée par une attention de tous les instants qui leur permet d'emmagasiner une énorme quantité d'informations... "Ma mère m'a donné l'histoire de Lat Dior, le damel du Cayor qui, au temps du gouverneur Faidherbe, ne voulait pas laisser les Français construire le chemin de fer Dakar-Saint-Louis, conscient que ce serait la porte ouverte à leur domination. Il fit la guerre aux Français pendant huit ans et mourût le 6 octobre 1886. Comme j'aimais cette histoire, j'ai créé une chanson." Lat Dior est l'un des neuf titres de Thiossane, le premier album d'Ablaye Ndiaye à paraître en France.

Cela fait pourtant près de cinquante ans que cet artiste sénégalais compose et joue. Mais lui qui voulait être chanteur aimait aussi beaucoup le dessin. Il s'est formé à cette discipline en copiant les affiches des films diffusés au Sénégal, et il se souvient de chacune. "J'ai copié toute la série des Tarzan avec John Weismüller : Tarzan trouve un fils, Tarzan et la femme-léopard, Le Trésor de Tarzan... Puis il y a eu Jean Gabin dans La Bandera, Michèle Morgan dans Fabiola, des films arabes avec Farid El Atrache, Samia Gamal et Nour El Houda... J'ai copié aussi des affiches de films hindous comme Mangala, des films japonais comme Godzilla avec Hiko Tani..."
 
Autant de films qui lui donnent "beaucoup d'histoires dans la tête" ! Et beaucoup d'images aussi : Ablaye Ndiaye sera finalement peintre cartonnier à la Manufacture de tapisseries de Thiès. Ses œuvres se retrouvent aujourd'hui aux quatre coins du monde grâce à l'exposition Art contemporain du Sénégal initiée par le président Senghor. "Senghor, se souvient l'artiste, a aussi amené beaucoup de personnalités à Thiès, d'Aimé Césaire à François Mitterrand en passant par le Malien Modibo Keita ou le Tchadien Ngarta Tombalbaye..."
 
Cette carrière dans les arts plastiques n'empêche pas le griot de composer. Son titre Talene Lampe Yi - également sur Thiossane - fût ainsi l'hymne du premier festival des Arts nègres de Dakar, en 1966. Premier titre de l'album, Aminata Ndiaye, qui évoque les problèmes que pose la désobéissance à son mari d'une épouse, a été composé en 1963 et interprété par Souleymane Faye ou, en 1984, Youssou N'Dour.

Ablaye précise : "Pour la musique, après Dieu, je remercie toujours Tino Rossi, dont j'ai écouté Marinella ou Petit papa Noël sur le phonographe que mon père avait acheté !" Un phonographe grâce auquel il découvre aussi la musique cubaine du Septeto Habanero, avant d'admirer, au cinéma, "Luis Mariano, Le chanteur de Mexico, et surtout O Cangaceiro, le film brésilien qui fut distingué au festival de Cannes en 1953". Et Ablaye Ndiaye d'interpréter a cappella, dans la loge d'Africajarc, un air de la BO du film... Instants de grâce !

Avant de monter sur la scène située à quelques mètres du Lot, l'artiste a encore le temps de remercier le producteur Ibrahima Sylla, qui "écoutait [ses] chansons quand il était jeune", de lui avoir demandé en 2004 d'enregistrer ce qui deviendra Thiossane. Les festivaliers d'Africajarc ignorent ce que l'artiste doit à Dieu, Tino Rossi et Ibrahima Sylla, mais cela ne les empêche pas de se laisser très vite emporter par les rythmes entraînants d'Ablaye Ndiaye et de ses musiciens. 

Ablaye "Thiossane" Ndiaye, en concert  au New Morning à Paris le 3 novembre 2011.
Ablaye Ndiaye Thiossane (Syllart productions/Discograph) 2011

MySpace d'Ablaye "Thiossane" Ndiaye