Allain Leprest s'en est allé

Allain Leprest s'en est allé
© e.sadaka

Allain Leprest, le plus discret et le moins médiatisé des chanteurs français est décédé ce lundi 15 août, à l'âge de 57 ans. Raidi de douleur depuis plusieurs années par un cancer du poumon, il s'est donné la mort à Antraigues-sur-Volane, en Ardèche, où venait de se tenir le festival Jean Ferrat, dont il était cette année l'invité d'honneur.

Parolier de Juliette Gréco, admiré par Jean Ferrat, Allain Leprest s'est ôté la vie. Une vie qu'il dévorait avec ardeur malgré un cancer du poumon qui l'affaiblissait depuis plus de six ans. Récemment déclaré "en rémission", il devait sortir un nouvel album à la fin de l'année et donner une série de concerts à Paris. Son dernier disque Quand auront fondu les banquises, paru en 2008, avait reçu le Grand Prix "in honorem" de l'Académie Charles Cros pour l'ensemble de sa carrière.

Issu d'une famille modeste, Allain Leprest voit le jour dans le Cotentin le 3 juin 1954. Très tôt, le jeune Allain découvre Léo Ferré et Georges Brassens, et se passionne pour la radio et le Music-hall. Cependant, le début de sa vie ne s'annonce pas du tout artistique. Mais son expérience de peintre en bâtiment et de parachutiste à l'armée lui laissent un souvenir amer. Il s'oriente donc vers la musique, qui semble plus coller à son caractère rebelle.

Un révolté timide

A la fin des années 1970, il rencontre le chanteur français Henri Trachan, qui l'encourage à publier ses textes, et qui remarque également ses talents de chanteur. Mais le jeune homme, bien que possédant une forte personnalité, reste quelqu'un de discret, presque timide parfois. Il commence donc par publier son premier recueil de poésie, Tralahurlette. A son arrivée à Paris, il chante dans les bars et les cabarets, Chez Georges notamment, grâce auquel il obtient ses premiers cachets en tant que chanteur.

Au début des années 1980 commence véritablement sa carrière de chanteur. Sa voix rauque et envoûtante, et ses talents de poète, d'auteur et d'interprète font mouche auprès de nombreux professionnels. Mec, son tout premier album, sort en 1985, chez Meys. Une partie de son plus grand rêve se réalise en 1986, lorsqu'il monte sur la scène mythique de l'Olympia, pour une première partie. Son second opus, Ton cul est rond, donne le style de l’artiste, qui affectionne l'argot, le franc-parler, et le montre sans équivoque dans ses chansons.

La fâcherie avec son mentor, Gérard Meys, marque un tournant important dans la vie artistique d'Allain. Il change de maison de disque et signe chez Saravah. Il y rencontre le jazzman et accordéoniste Richard Galliano. Les deux artistes recevront le prix de l'Académie Charles Cros pour l'album Voce a Mano. Le chanteur est extrêmement ému de ce témoignage. La presse chante sans cesse les louanges de l'artiste. Motivé par cet engouement général à son égard, Allain monte avec Galliano sur la scène du Théâtre Clavel à Paris.

Seul en scène

Allain se produit l'année d'après au théâtre Déjazet et écume tous les festivals, notamment les Francofolies de la Rochelle. Malgré cette notoriété qui ne cesse de grandir, les médias continuent de le bouder. Peut-être à cause de ses accents d'artiste engagé, dont certains ne comprennent ni l'utilité ni la subtilité. Sur le tard, cet aspect de sa personnalité le rapproche de "jeunes" groupes comme La Rue Kétanou, La Tordue et les Têtes Raides.

Il occupe enfin seul la scène de l'Olympia en 1995. C'est la reconnaissance. Ses traits cisaillés et ciselés font de lui un personnage atypique mais attirant. Son talent est enfin reconnu unanimement, et les points communs qu'on lui attribue avec des artistes tels que Jacques Brel ne font qu'augmenter sa côte de popularité. Tout le monde, ses proches et les autres, se rendent alors compte que c'est sur scène que l'artiste s'exprime le mieux.

Un nouvel album, Nu, sort en 1998. Allain Leprest en écrit tous les textes et fait appel à Kent, Jacques Higelin, Yves Duteil et Romain Didier pour les mélodies. Sa voix rauque, éraillée, et sa diction hachée s'accorde parfaitement avec la manière dont il traite les sujets de ses chansons. Il y parle de la rencontre avec sa femme, de sa fille et de son quotidien, de ses souvenirs et de son imaginaire. Dans cet album, cet orfèvre des mots s'est amusé à alterner argot et poésie, assez représentatif de la personnalité de l'artiste, brute de décoffrage mais également très sensible.

Un grand prix de poésie

En 2004, Allain Leprest fête ses 25 ans de carrière à l'Européen. L'année suivante, il sort Donne moi de mes nouvelles, réalisé par Thierry Garcia et Didier Pascalis. Il collabore avec Olivia Ruiz et Philippe Torreton, qui posent chacun leur voix sur deux des douze chansons de l'album. Il crée cette fois un univers bouleversant, sorte de voyage au centre des diverses émotions de l'artiste, qu'il fait passer par les vibrations de sa voix de plus en plus éraillée.

En 2007 et 2009, il avait invité une foule de chanteurs (Michel Fugain, Jacques Higelin, Enzo Enzo, Olivia Ruiz, Clarika, Adamo…) à revisiter avec lui son riche répertoire, pour deux albums délicats et plein d'audaces intitulés Chez Leprest I et II. La Sacem lui avait alors remis son Grand Prix de la Poésie.

Débarqué sur le tard, cet artiste aura plu et choqué, bu et fumé, écrit et chanté, et chaque fois pour le plus grand bonheur de ses admirateurs. Allain Leprest n'aura jamais laissé personne indifférent. Talentueux, généreux, tant musicalement qu'humainement, et intense, l'étincelle d'Allain Leprest s'est définitivement éteinte, comptant à présent sur sa relève.