Aziz Sahmaoui, l’ami des anges

Aziz Sahmaoui, l’ami des anges
© lucie yeung

C’était l’une des voix les plus intenses de l’Orchestre National de Barbes. Aziz Sahmaoui sort ces jours-ci, University of gnawa, son premier album sous son nom, entouré de musiciens très compétents.

L’année dernière, au festival de Dakhla, dans le Sahara Occidental, une ville où le drapeau marocain marque avec insistance son territoire, Aziz Sahmaoui, gaillard aux cheveux en pétard avait fait sensation. Il chantait d’une voix brülante, affichait un charisme énergique, une bouille sympathique et souriante, savait installer un vrai contact avec le public… Le bonhomme, assurément, avait des arguments pour faire mouche. Sa  tête n’était pas inconnue, on l’avait déjà croisée… 

Effectivement, Aziz Sahmaoui n’est pas une de ces dernières sensations du moment, surgies de nulle part. En 1995, il participe à la formation de l’Orchestre National de Barbès, avec lequel il va pas mal bourlinguer sur les routes du monde. Deux albums plus tard, il change de chemin et se démultiplie, joue de ci de là, partout où ses affinités le mènent.  

Karim Ziad, Nguyên Lê, Sixun, le pianiste et claviériste de jazz autrichien Joe Zawinul (décédé en 2007)… Sans rien renier du plaisir qu’il a pris avec les autres, Aziz Sahmaoui confie que l’expérience avec Zawinul fut pour lui déterminante. "Travailler avec Joe a été une école formidable. Au niveau de l’écoute, de la vitesse d’exécution, de l’endurance."

La bonne rencontre

Son sens de la précision, évoqué par Martin Meissonnier, producteur de son album,  lui vient peut-être également de cette bonne fréquentation. "Quand il est venu me voir avec ses maquettes, raconte Meissonnier, tout était calé. Il n’y avait plus qu’à faire sonner ce qu’il voulait". Réalisateur apprécié et connu dans le monde la world, pour ses collaborations  avec quelques artistes notoires (Fela, King Sunny Adé, Papa Wemba, Ray Lema, Alan Stivell, SeunKuti…), Martin Meissonnier pouvait être l’homme idoine pour lui, s’est dit Aziz Sahmaoui en lui apportant le fruit de son travail, lorsque celui-ci l’a invité à venir enregistrer sur le denier album de Khaled, Liberté. Bon choix.
 
L’album sonne effectivement avec équilibre et cohérence. Le nouveau groupe d’Aziz Sahmaoui, qui s’est appelé un moment Schengen Market avant de devenir University Of Gnawa, compte trois musiciens sénégalais dans ses rangs, le guitariste Hervé Samb, Alioune Wade qui fut longtemps le bassiste d’Ismaël Lo et Cheikh Diallo, au clavier et à la kora.
 
Avec ses compagnons au talent sûr, Sahmaoui tisse des liens de fraternité musicale chaleureuse entre le Maroc et l’Afrique noire. Imprégné de tradition (la moitié des titres de son album s’en inspire), il trouve la voie de nouveaux métissages pour les musiques traditionnelles qui lui ont éduqué l’oreille pendant son enfance à Marrakech.

Relectures créatrices

 
Il  relit le chaâbi marocain, rapproche le gnaoui du hit, un style vocal haletant pratiqué au sud de l’Atlas. "Cela n’avait jamais été fait" affirme le musicien. Certaines de ses compositions étaient déjà prêtes à l’époque de l’ONB, déclare-t-il, mais il préférait les garder pour le jour où il monterait son propre projet et déciderait seul ce qu’il voulait en faire. Comme dit un proverbe arabe : "Seuls tes ongles peuvent bien gratter ta peau" ajoute le sage musicien en souriant.
 
Il chante en s’accompagnant d’un ngoni - le luth malien – proche du guembri, la basse traditionnelle de la confrérie soufie des Gnaoua, ou d’une mandole. Ses chansons, en langue arabe, sont empreintes de valeurs humanistes. Elles dévoilent l’homme blessé aussi. "Pourquoi il pleut des braises ?" disent les paroles de Maktoube.
Aziz Sahmaoui rêve d’un monde apaisé, cohérent, affranchi de doutes et d’inquiétudes. Les rêves, comme les utopies, c’est ce qui nous tient debout et nous fait avancer, ce qui empêche à notre esprit de s’ankyloser. Il le sait. Aziz Sahmaoui rêve beaucoup mais c’est un rêveur actif, pas un contemplatif. D’ailleurs, quand il a quitté le Maroc pour la France, en 1984, c’était pour donner corps à un rêve. Il voulait rencontrer les anges ! On lui avait dit, affirme-t-il, que le France, c’était le pays des anges. Il les visualisait blonds, costauds, pensait pouvoir un jour "boire une bière librement en terrasse avec eux". Il ne les a toujours pas croisés…
 
Aziz Sahmaoui The University Of Gnawa (General Pattern / Socadisc) 2011
En concert le 22 juillet au festival Nuits du Sud, à Vence (06)

Site officiel d'Aziz Sahmaoui