Le Sud de Nino Ferrer

Le Sud de Nino Ferrer
Nino Ferrer © K.Ferrari

Il y a quinze ans, Nino Ferrer se donnait la mort dans le sud de la France. À l’occasion de l’anniversaire de sa disparition et à la veille d’une réédition de sa discographie complète, RFI Musique est parti à la rencontre des proches et des amis du chanteur, dans cet endroit où la lumière dorée ravive les souvenirs d’un album méconnu… Blanat.

Sur les pages des albums photo, la musique se mélange à la vie de cette fin d’année froide, mais heureuse. Il y a cette demeure imposante et la Bentley blanche postée devant, les grands repas comme ce réveillon, les amis, les enfants,et bien sûr, les sessions d’enregistrement. Nous sommes dans les derniers mois de l’année 1976 et Nino Ferrer vient de déménager de la banlieue parisienne pour investir dans le sud-ouest de la France, le château qui donnera son nom à un nouveau disque : Blanat.

Le Nino de la fin des années 60, qui chantait le Téléfon ou les Cornichons a alors délaissé son rhythm’n’blues en français pour un rock blanc plus mélancolique. Depuis son retour d’Italie, il a retrouvé le succès grâce à La maison près de la fontaine et au Sud, mais depuis quelque temps déjà, il écrit des concepts-albums.

Avec ses huit chansons, dont la quasi-totalité en anglais, Blanat sera le dernier de ces grands disques méconnus des années 70, qui seront réédités à la rentrée par le label Barclay, au cœur de l’intégrale de Nino Ferrer.

Bulle de création
 
Pour enregistrer cette pépite, le chanteur s’est entouré du guitariste irlandais Micky Finn, un vieux complice dans lequel il a trouvé un alter ego, et de Leggs, groupe d’Anglais qui lui a amené dès le début des seventies la culture du rock. "On avait de très bons rapports avec Gilbert Montagné et Nino avait décidé de travailler avec ses musiciens, se rappelle Kinou Ferrari, l’épouse de Nino Ferrer. Mais ce qui a bien fonctionné pour Gilbert n’a pas du tout marché pour Nino. Au bout de quinze jours, les choses ne venaient pas. On a donc rappelé les Leggs et dès lors, tout est allé très vite : en un mois et demi, l’affaire était pliée."
 
Dans une interview d’août 1979, le chanteur indique avoir choisi Blanat, ce "vieux château isolé au bout du monde" parce que "c’est la planète Mars d’où l’on voit très bien ce qui se passe sur terre". "On peut donc l’oublier complètement et se plonger dans la musique", précise-t-il. C’est bien cette aventure qui a mené Nino Ferrer dans le sud de la France. C’est à deux heures de route de Blanat, dans une grande bâtisse du XVIIe siècle situé au lieu-dit La Taillade, qu’il vivra sa retraite à la campagne de la fin des années 70 jusqu’à son suicide, le 13 août 1998.
 
"Nous avons amené avec nous notre bulle. Nino continuait d’enregistrer ses albums et de créer ici", rectifie Kinou Ferrari.
 
La Marseillaise de Nino
 
À Cahors, la préfecture voisine, ou à Montcuq, le plus gros village des environs, Nino Ferrer est un homme discret. Il se lie avec sa voisine, son charpentier, Roberto Zoppini, un italien comme lui qui réalise de nombreux travaux à La Taillade, ou son facteur, José Marty. 
 
L’ancien facteur évoque la peinture "qui avait pris une grande importance dans sa vie" et les petits-déjeuners en compagnie de Nino et Mounette, sa maman, qui vivait elle aussi à La Taillade. "Il était très chaleureux, mais il pouvait se mettre très en colère si des gens arrivaient chez lui sans prévenir. Pour le bicentenaire de la Révolution française, le 14 juillet 1989, je lui avais proposé de chanter la Marseillaise avec une chorale. Ce qu’il a fait, habillé en révolutionnaire… "Longtemps, lors des cérémonies officielles, c’est la Marseillaise de Nino Ferrer qui a résonné au pied de la tour de Montcuq.
 
Cow-boy fringant
 
Quinze ans après sa mort, le village cultive dans une salle de la médiathèque et sur une esplanade qui porte son nom, la mémoire d’Agostino Ferrari, dit Nino Ferrer. À une dizaine de kilomètres de là, La Tailladerespire encore l’existence de son chanteur, qui écrivit tout au long des années 80 et 90, la suite et la fin en pointillés de sa carrière.
 
"Nino n’avait pas renié Mirza et tous ses tubes, mais il voulait évoluer, c’est normal. Il avait plusieurs facettes et dans tous les domaines, il expérimentait tout le temps", souligne Kinou Ferrari.
 
Dans la dépendance de la maison, Arthur Ferrari, le deuxième fils de Nino Ferrer, a aménagé un studio, le studio Barberine, où l’on retrouve les guitares et les vieux amplis, la basse dorée ornée d’une tête de lion et surmontée des initiales "NF", et les claviers ayant servi à ces expériences. La console 18 pistes sur laquelle a été enregistré et mixé Blanat trois ans plus tard - après que Nino Ferrer eut soldé son contrat avec CBS d’un disque anecdotique, Véritables variétés verdâtres et aménagé La Taillade- est là.
 
Sorti le 25 septembre 1979 sur un label de blues, Free Bird, Blanat était annoncé par la presse comme le disque du retour de Nino Ferrer. Le magazine Rock’n’Folk, parlait du chanteur comme d’un "cow-boy", un "J.J. Cale franco-italien-anglais". Mais la faillite de la maison Free Bird en 1980 et l’absence de tubes évidents au profit de grandes chansons comme l’Arbre noir, auront injustement fait oublier Blanat.
 
Dans ces bandes dessinées que Nino Ferrer aimait tant, on apprend que les cow-boys, si rock’n’roll soient-ils, sont souvent des gens seuls.
   
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Arthur Ferrari : "Un grand respect pour les chansons de Nino"
 
Arthur Ferrari veille depuis le sud de la France à l’héritage de Nino Ferrer, avec sa mère, Kinou, et son frère aîné, Pierre. Il évoque Nino, chanteur célèbre, mais en définitive, pas si connu que ça.
 
 J’imagine que vous avez toujours eu de la musique à la maison.
Je suis né en 1979, l’année où Nino mixe l’album Blanat. Les années de mon enfance, c’est la réalisation de quatre ou cinq disques entièrement écrits et enregistrés dans la maison familiale. J’ai donc toujours suivi, avec l’oreille d’un enfant les répétitions, les enregistrements dans le studio de mon père. Et très vite, j’en suis venu à faire ma propre musique.
 
Vous êtes chanteur aujourd’hui. L’ombre de votre père n’est pas trop imposante ?
Nino ne comprenait pas qu’on obtienne les choses avec plus de difficultés que lui, c’est cela qui a été imposant. Il était assez autoritaire et il m’expliquait de façon plutôt incisive : "Mais pour chanter, c’est simple ! Tu te mets debout et c’est comme si tu poussais un cri qui vient du fond de ton ventre !" Il fallait vite comprendre les choses, sinon, ça l’énervait. Aujourd’hui, on peut me proposer un concert parce que je suis le fils de Nino Ferrer, mais si on accroche, c’est bien parce qu’on a été emporté dans un univers. Le mien était plutôt jazzy mais cela devient plus pop. Si je devais le définir, je dirais "chanson décalée".
 
Le malentendu, l’inconnu célèbre…voilà ce qu’on lit à propos de Nino Ferrer. Comment fait-on vivre cet héritage ?
On a effectivement la sensation que Nino est à l’écart par rapport aux autres grands de la chanson alors qu’il a tout à fait sa place parmi eux. On a aussi la sensation qu’il doit être remis au goût du jour. Cette année, il y a eu la sortie d’un vinyle pour le Disquaire day, Nino Swingue, qui ressortira à la rentrée. Il y aura aussi un disque pour enfants, et puis une réédition de l’intégrale. Du label Barclay aux médias, tout le monde répond présent. Ce qui ne m’étonne pas, car Nino a laissé un capital sympathie énorme. Il y a toujours un grand respect pour ses chansons.