David McNeil, un chanteur dans son miroir

David McNeil, un chanteur dans son miroir
David McNeil © C. Hélie/Gallimard

Avec Quatre mots, trois dessins et quelques chansons, David McNeil, fleuron d'une certaine "nouvelle chanson française", devenu parolier à succès pour Julien Clerc ou Alain Souchon, plonge dans une vie d’écriture et en fait un livre généreux et franc.

Quand on regarde les vieilles photos de David McNeil, on voit un garçon blond, le front à peine dégagé de la frange, avec des yeux pressés de jeune loup un peu perdu. Aujourd’hui, c’est un massif loup de mer à la crinière blanche et à l’œil ironique, qui porte sur sa vie et son œuvre – puisque c’est ainsi que cela s’appelle – un regard désenchanté, tendre et savoureux.

Quatre mots, trois dessins et quelques chansons est son neuvième livre aux prestigieuses éditions Gallimard, mais c’est aussi le plus intime, le plus direct, le plus limpide. Il ne parle que de lui et du métier, ce singulier métier d’écrire des chansons et de les chanter, ou de les faire chanter.

Car il a pratiqué avec un talent rare les deux activités, même si ce sont les textes qu’il a donnés à d’autres chanteurs que l’on connaît le mieux : Hollywood par Yves Montand, J’veux du cuir par Alain Souchon, Latin Lover par Sacha Distel et évidemment, Mélissa par Julien Clerc.

Quant aux siennes, celles qu’il s’était écrites pour lui seul, elles constituent une œuvre discrète dans la vaste mémoire de la chanson française, une série de mots de passe que se glissent à l’oreille des amoureux de son verbe dense et mélancoliquement farceur : La Grande Dame de la chanson française, Rucksack-Alpenstock, 40, rue Monsieur-le-Prince, Roule baba cool

Ses chansons sont peuplées de personnages incroyables, des femmes deviennent mythes, le quotidien se truffe de centaines d’allusions à des stars de cinéma, du rock, du roman… McNeil lâche la bride à une imagination qui manipule volontiers le monde qui l’entoure, comme La Lamentable Aventure de Simon Wiesenthal, en 1972, qui met en scène la traque des nazis en fuite, le terrorisme fedayin et la conquête de l’espace… Ou le magnifique Hollywood, chef d’œuvre de concision et d’ampleur, un roman-fleuve en six quatrains dont le premier, à lui seul, demanderait deux cents pages à un romancier : "Ma mère dansait dans les bars imitant Jean Harlow/Mon père lançait des poignards au cirque à Buffalo/Puis un jour on m’a dit 'go West' alors j’ai pédalé/De New-York à Los Angeles sur un vélo volé".

En ouverture de Quatre mots, trois dessins et quelques chansons, David McNeil raconte comment l'écriture lui est venue, dans un sinistre pensionnat où il échappe à de pénibles séances de sport en s'occupant de la bibliothèque. Et c'est d'ailleurs un des charmes les plus marquants de ce livre que d'avoir choisi de raconter sa vie sans l'enfermer dans l'appel de la création et dans les décrets de la vocation.

Il se décrit comme soumis aux contingences du hasard et de la nécessité : le manque d'argent, des rencontres fortuites, des contrats à honorer, des demandes qu'il n'ose refuser... Franchise ou coquetterie, David McNeil ne recourt jamais aux arguments que récite Charles Aznavour dans son génial Je m'voyais déjà : "Si tout a raté pour moi, si je suis dans l'ombre / Ce n'est pas ma faute mais celle du public qui n'a rien compris (…) D'autres ont réussi avec peu de voix et beaucoup d'argent / Moi j'étais trop pur ou trop en avance".

Au contraire, David McNeil reconnaît volontiers tout ce qui, en lui, l'a régulièrement éloigné de la réussite et même du métier de la chanson – le plaisir personnel choisi avant l’efficacité commerciale, la timidité, le manque d'élan, la dépression, la bouteille...

Il raconte comment, amoureux d'une Sweet Little Sixteen, il s'inspire de Chuck Berry pour chanter sa passion. Mais c'est autant le rock'n'roll que Ronsard qui viennent sous sa plume : "Je suis venu sur le dos d'un âne / C'est le seul qui de moi voulait bien / Traversant les filets des gendarmes / Guidé par mon démon gardien". Puis il s’envole, irradié par le folk trainant les bars de Bruxelles, les cabarets les plus audacieux, puis il appartient à la génération qui décolle au début des années 70 chez Saravah, label de Pierre Barouh, Jacques Higelin, Brigitte Fontaine… Puis il arrive chez chez RCA, dans la collection "Paroles et musique", avec Alain Souchon, Laurent Voulzy, Gilbert Lafaille, Philippe Chatel – la génération "nouvelle chanson française". A l’aube des années 80, il est poussé dehors : pas assez de ventes.

McNeil devient alors un des plus successful paroliers français, métier dont il décrypte les astuces, les contraintes et les bonheurs dans Quatre mots, trois dessins et quelques chansons. Il y a bien sûr quelques secrets dévoilés, comme la lassitude d'Alain Souchon pour son image de "nouvel homme", qui leur fait écrire J'veux du cuir – "J'veux des gros seins, des gros culs".

Mais, de récit écrit d’une plume alerte en texte de chanson cité in extenso, on finit par comprendre autant cet homme que son art, la mécanique de ses chansons que, peut-être, celle de toutes les chansons. Une amertume, peut-être ? Celle que l'on ait oublié qu'il a été chanteur avant d'écrire pour les autres, que les articles nécrologiques le concernant se limiteront peut-être à dire qu’il était "le fils de Marc Chagall et l'auteur de Melissa".

Mais Quatre mots, trois dessins et quelques chansons est néanmoins un livre plus qu’attachant, qui laisse trotter en tête, longtemps, une précise musique de poète à la fois savant et populaire, pudique et prodigue, lucide et rêveur. Avec les armes du romancier qu’il est devenu sur le tard, David McNeil décode ses chansons et surtout leur auteur. Cela fait un des livres les plus droits qui ait jamais été écrit sur la création et ses secrets.

David McNeil Quatre mots, trois dessins et quelques chansons (Ed. Gallimard) 2013