Merci, chère Juliette Gréco

Merci, chère Juliette Gréco
Juliette Greco © DR

Le biographe de Juliette Gréco, Bertrand Dicale, écrit une lettre à l’immense chanteuse qui commence vendredi au Printemps de Bourges, la tournée Merci, qui devrait marquer son adieu à la scène après une carrière commencée en 1949.

Chère Juliette Gréco, 

Le lundi 13 avril dernier, dans la somptueuse salle des fêtes de l'Hôtel de Ville de Paris, le ban et l'arrière-ban de l'industrie de la musique sont rassemblés pour la remise des prix de la Création musicale, une cérémonie dont le grand public ignore tout, mais qui récompense les personnalités les plus successfull de la musique. Le prix spécial du jury est décerné à Christophe Miossec pour honorer vingt ans d'une carrière d'auteur qui a non seulement écrit pour lui- même, mais aussi pour Johnny Hallyday, Alain Bashung, Jane Birkin, Nolwenn Leroy, Stephan Eicher – et pour vous, évidemment.
 
Mais ce n'est que vous qu'il remercie. Il remercie la chanteuse Juliette Gréco, mais aussi la présidente du jury d'un autre prix, en 1996. Un défunt prix de la chanson où vous aviez dit aux autres jurés : "Ce sera Miossec. Ce doit être Miossec."
 
Cela avait donc été Miossec – comment vous dire non ? Il n'était pas venu chercher son prix, effrayé à l'idée de devoir serrer la main d’un maire de Paris que la justice finira par rattraper. Mais il est changé par ce prix. Ou plutôt sauvé. Car il voulait arrêter. Il voulait laisser tomber et vous lui avez donné des raisons de continuer, malgré les bougonnements de quelques critiques et les sifflets de quelques pisse-froid pendant les concerts. Ceux-là le faisaient plus souffrir que ne le consolait la mince cohorte des enthousiastes. Par vous, il a appris que l'on n'est pas toujours aimé de tous et que c'est mieux ainsi. C'est par vous qu'il a compris qu'être respecté importe plus qu'être applaudi.
 
Surtout, vous lui avez dit de continuer. Continuer, ce n'est pas seulement persister à chanter dans un micro. C'est aller son chemin. Aller, souverain sous le soleil, l'ombre ou l'orage. Aller, attentif au monde et sourd aux convenances. Aller radieux, léger, prodigue, comme vous le faites depuis vos débuts.
 
Quand il dit "Merci Juliette" au lieu d'adresser de prévisibles remerciements à son producteur, aux têtes couronnées de la musique et à son public chéri – seulement "Merci Juliette" –, il dit clairement ce qui le fonde, ce qui fait de lui l'auteur que célèbrent ses pairs – la liberté opiniâtre qui le fait se tenir loin des grands fracas, mais au plus près de l’exigence, au plus près du respect de soi-même et de son public. Oui, c’est votre leçon.
 
Miossec n'est pas le seul à l’avoir entendue. Dire qui vous suit dans ce métier, dire qui vient après vous et grâce à vous, c'est dessiner une fraternité d’esprits libres et fervents. Vous êtes au commencement de Jacques Brel, vous êtes l’inspiratrice et la destinataire de La Javanaise de Serge Gainsbourg et aujourd’hui, vous chantez Abd Al Malik ou Olivia Ruiz.
Ce n’est pas seulement le goût de la découverte qui vous meut, ou l’envie d’être à la mode – vous n’avez jamais été à la mode, ou alors brièvement, quand la presse de 1947 se passionne pour le Tabou et les jeunes "existentialistes" de Saint-Germain-des-Prés, et admire vos "cheveux de noyée" ; vous avez vingt ans, vous n’êtes pas chanteuse.
 
Une fois entrée dans ce métier, si vous décidez de mettre une chanson à votre répertoire, c’est toujours parce que vous n’avez pas de chanson semblable. Personne n’a de carte d’abonnement chez Gréco, et ils sont quelques-uns à avoir remis dans leur tiroir des textes qu’ils vous destinaient – "Mais Juliette, je vous ai fait une chanson comme… – Justement !"
 
Vous avez toujours refusé de vous répéter de revenir sur vos pas, d’être prévisible.
Alors vous êtes aux aguets, vous lisez tous les textes que l’on vous envoie, vous écoutez toutes les maquettes. Et vous guettez en vous le même frisson qu’aux jours de 1949 où vos premières chansons vous sont parvenues – du Raymond Queneau, du Jean-Paul Sartre ou du Jules Laforgue, mort depuis longtemps, mais à vingt-sept ans... Quand aujourd’hui un journaliste vous demande pourquoi vous aimez tant les jeunes auteurs, vous dites invariablement : "Quand ils m’ont donné des chansons, Brel, Brassens ou Gainsbourg n’avaient pas quarante ans !"
 
Vous avez même inventé des auteurs, comme celui de la plus nostalgique des chansons que vous ayez chantées, Les Années d’autrefois. C’était vers 1983, après une émission de radio. À la sortie, vous aviez demandé au journaliste Richard Cannavo s’il voulait bien vous écrire des chansons. Il ne l’avait jamais fait. Il a écrit : "Un pont sur la mer / Nos pas sur les canaux / Le soleil sur la pierre / Des palais cardinaux / Ta main dans ma main / Le monde dans tes yeux / Au ciel italien / D’un bleu miraculeux / Dis t’en souviens-tu / Des années d’autrefois / Des années perdues / Où nous allions là-bas".
 
Longtemps, vous avez chanté ces Années d’autrefois, serrant le cœur de beaucoup de vos spectateurs. Cannavo est retourné à la presse, vous ayant donné à vous seule la splendeur de sa plume. Car il y a chez vous Gainsbourg, Prévert et Roda-Gil, mais aussi Bernard Dimey, Allain Leprest, Gérard Manset, Jean-Claude Carrière, Henri Tachan, Orly Chap, François Morel, Robert Nyel, Marie Nimier, Henri Gougaud, Maxime Le Forestier, Gébé, Guy Béart – une fraternité unique de fortes plumes et de cœurs prodigues…
 
Tous vous ont confié leurs textes et à tous vous avez donné cette fierté singulière d’être anoblis par votre voix et le port sublime de vos mains. À tous, vous avez demandé des beautés plus vastes qu’eux-mêmes – et les avez obtenues.
 
Vous n’avez pas chanté que des tubes ou des chansons immortelles. Mais vous n’avez chanté que des exigences, des fiertés, des noblesses. Vous avez rendu meilleur le monde en rendant meilleurs vos auteurs et meilleurs vos admirateurs.
 
Lorsqu’en 2012, dans les salons du ministère de la Culture, vous ont été remis les insignes de commandeur de l’Ordre national de la Légion d’honneur, vous n’avez pas sorti de votre poche un long discours, comme tout autre récipiendaire. Vous avez seulement dit ce mot : "merci".
 
"Merci" comme le titre de cette tournée que vous annoncez être la dernière. Merci comme ce que souhaite vous dire quiconque vous connait. Merci d’être vous, donc. Merci de cette exigence et de cette liberté. Merci de nous montrer, parmi les sentiments ou parmi les hommes, des beautés que nos yeux n’auraient su voir.
 
Biographie : Gréco par Bertrand Dicale (Editions Lattès) 2001

A écouter : l'émission Ecouter Paris avec Juliette Gréco (25/04/2015)