Pauline Croze, femme fantastique

Pauline Croze, femme fantastique
Pauline Croze © B. Diesbach

A l’occasion de la soirée Mix ta Race, organisée par les Mix Bros, l’invité d’honneur Gaël Faye mettait les Femmes fantastiques en avant. Parmi elles, Pauline Croze. Un mélange de réserve et d’audace. Une subtile alchimie de la confiance du sauvage et de la fragilité de la perdition. La chanteuse est en quête. Nous avons cherché à savoir qui se cachait derrière celle qui fait groover le français, et quelle peau revêtait cette "louve".

Un détail central intégré au communiqué de presse de cette soirée a su retenir notre attention, une citation de Clarissa Pinkola Estes, conteuse, psychanalyste et exploratrice des grands archétypes féminins. Elle est à l’origine du concept de la femme sauvage. "Chaque femme porte en elle une force naturelle riche de dons créateurs, de bons instincts et d’un savoir immémorial. La société, la culture la traquent, la capturent, la musellent. La femme qui récupère sa nature sauvage est comme les loups. Elle court, danse, hurle avec eux […]»  (Femmes qui courent avec les loups)

En 2012, Pauline Croze sortait son album le Prix de l’Eden. Elle sortait aussi d’une embuscade de la page blanche qui la bloqua pendant cinq ans. "En me rapprochant de quelqu’un pour vivre une histoire d’amour, je me suis éloignée de moi. Après le premier album, quelque chose s’est échappé de moi."
 
Pauline ravale peu à peu ces années "fastidieuses"  qui encombraient sa vie. Elle s’invente une intimité nouvelle à la recherche de sa nature sauvage. "Je suis en train d’écrire un texte sur l’instinct animal. J’ai l’impression que le mien est parti. Je n’arrive pas à le laisser s’exprimer. Peut-être qu’il est toujours là, mais que je le censure. Aujourd’hui, je recherche cette spontanéité."

Innocence

Pour Pauline Croze, l’instinct est une sorte d’innocence. "L’innocence, c’est comme quand on fait les choses pour la première fois. On n’a pas de référence d’erreur ou de réussite. On reçoit ce qu’il se passe de la manière la plus pure. Comme on le fait sans réticence spéciale, c’est peut-être ça qui fait que ça marche. Mais en même temps, les animaux qui chassent ne réussissent pas à tous les coups à attraper leur proie. Je pense que je dois retravailler à être innocente."

 
Pauline Croze avance sans trêve dans le mystère de sa création. Elle sautille d’un point d’inspiration à un autre, sans réelle méthode. Malgré cette apparence fragile, elle se montre querelleuse lorsque son travail ne la mène pas là où elle souhaiterait être.  
 
Presque impassible, Pauline Croze se questionne, parfois même se roule en boule dans le creux de son point d’interrogation. "C’est compliqué, car de temps à autre, je me sens pleine d’envies, et parfois, vide, comme une enveloppe. J’ai beaucoup de choses dans la peau, et je suis en quête. Je recherche toujours quelque chose qui fait que je me sens vivante".
 
Dans cette quête de l’accord avec elle même, Pauline Croze connaît parfois des états proches du vertige, où elle entre dans un monde pour lequel elle n’est pas vraiment faite. "La dernière fois que je me suis sentie vivante, j’étais dans une voiture qui roulait très vite. C’est con, mais ça m’a donné des sensations que parfois la musique ne me donne plus."

Elle cherche à vibrer, et à combattre l’inanition terrestre involontaire. Dans M’en voulez vous (2005) elle "dessine qui elle est" et "s’invente d’autres vies". Elle parle plusieurs langages, les rêves, la poésie, le groove, (et même l’urbain… !). C’est selon elle, une façon de "ne prendre de la vie que la Dolce Vita". "J’essaie de faire en sorte que ma musique me sorte des habitudes de vie des fantômes qui traversent le monde en ne faisant que passer". Lorsqu’on voit Pauline Croze sur scène ce soir-là, en trio avec Nawel et Gaël Faye, reprendre le titre Mal assis, on se sent vivant. On sait où sont nos organes vitaux, on connait la chair de poule, et on la devine louve.
 
Dans sa quête, contre ou à travers le temps, elle avoue "s’être perdue""avoir couru après [ses] chansons", et finalement avoir "revendiqué [son] propre rythme". Les Femmes fantastiques de Mix ta Race sont les "femmes sauvages" de Clarissa Pinkola. Celles qui courent avec les loups.
 
Liberté
 
Pauline Croze s’aventure à suivre sa personnalité et son originalité. Et souhaite la même chose pour toutes les femmes. "Ne pas avoir peur de n’être pas comme les autres. La liberté d’une femme, c’est la liberté de ne pas en être une aussi".  Elle convient de la révolte et de la soumission, tant que choix il y a. Pour elle, c’est ça la liberté.
 
Aujourd’hui Pauline a fait du chemin. "Je me sens en trois dimensions qui ne sont pas toujours réunies. Je me dessinerais comme une chimère, un monstre, une créature morcelée. Avec des griffes, des ailes, des écailles. Je me sens comme une mosaïque difficile à harmoniser. Mais je ne sais pas s’il faut vraiment que je m’harmonise. Je me sens fabriquée pour être au bord d’un truc".
 
À l’instar de Clarissa Pinkola qui définit la femme sauvage comme la force de Vie/Mort/Vie, l’incubatrice, l’intuition, celle qui voit loin, celle qui entend tout, Pauline Croze confie que "dans une vie tout entière d’être humain, on meurt par partie sans s’en rendre compte et on se reconstitue sans cesse. Peut-être que nos idées ou notre façon de nous voir se matérialisent dans des cellules qui meurent. Et peut-être qu’on a des nouvelles cellules de confiance en soi qui réapparaissent."
 
Pauline Croze est la poésie et l’obscurité. Parfois la proie de ses propres écueils, mais rapide à la course dans la défense de son territoire qu’elle ne cesse de poursuivre. Elle cherche la voix qui dit : "Par ici, par ici". Quand sa rage est constructrice, elle ne la stoppe pas. Pour parer la destruction, elle crée un bandage et repart, hébergée par cette ferveur de vivre.
Même acculée, ou éloignée d’elle-même, Pauline Croze a de la louve, sa persévérance. Aller de l’avant coûte que coûte jusqu'à trouver cet arbre qui sera sien. Se reposer à l’ombre en dessous, grimper jusqu’en haut pour enfin respirer, prendre de la hauteur et voir l’horizon. Semi-louve, semi-gazelle, elle combat la surface pour protéger la profondeur.  
 
Page facebook de Pauline Croze
En concert au festival Accords et à cris à Fougères le 11 juillet

Charlotte Herzog