Michel Delpech, génie du 45 tours populaire

Michel Delpech, génie du 45 tours populaire
Michel Delpech est mort à l'âge de 69 ans le 2 janvier 2016. © E.Sadaka/RFI

Au-delà d’un très sûr talent de faiseur de tubes, Michel Delpech était aussi un observateur attentif de son temps. Il s’est éteint le 2 janvier 2016 à l’âge de 69 ans des suites d'un cancer.

Pour un flirt, Le Loir-et-Cher, Les Divorcés, Inventaire 66, Le Chasseur, Chez Laurette, Rimbaud chanterait, Wight is Wight, Que Marianne était jolie, Quand j'étais chanteur, Ce fou de Nicolas, Tu me fais planer... Dès que l’on parle de Michel Delpech, ce n’est pas un titre d’album ou un concert de légende qui vient à l’esprit, mais un flot de titres, comme une pile de 45 tours qui résument à la fois une carrière et une époque.

Car ces chansons, outre qu’elles lui ont assuré une immense popularité, constituent aujourd’hui un véritable corpus sociologique, dans lequel on trouve tout ce qui s’est passé de neuf dans les années 1960 et 1970 : la vague hippie, l’exode rural, la libération sexuelle, la fin de la famille patriarcale traditionnelle, les mutations du show business, l’ennui de la jeunesse dans une société immobile, le romantisme d’une génération qui rêve de révolution et de bonheur…
 
Des débuts comme un coup de chance
 
Tout commence en 1964 chez Vogue, le label des débuts de Johnny Hallyday, Françoise Hardy ou Jacques Dutronc. Il entre en chanson un peu par hasard. L’époque est propice aux coups de chance : l’année suivante, il participe à la comédie musicale Copains Clopant, qui contient une chanson qu’il a écrite avec le compositeur Roland Vincent, Chez Laurette. Le public et les professionnels le remarquent.
 
Avec Inventaire 66, il change de statut. "Une mini-jupe, deux bottes Courrèges/Un bidonville et deux Mireille/Une nouvelle Piaf, un petit oiseau de toutes les couleurs/Une nouvelle Darc qui brûle les planches/Une religieuse, un Cacharel/Des cheveux longs, des idées courtes/Un vieux Paris, un Paris 2/Des paravents à l'Odéon/Un palmarès de la chanson/Et toujours le même président" : cela ressemble à du Roland Barthes ou à de l’Edgar Morin. Dans ce premier couplet, toute l’actualité d’une saison, une sorte de zapping sur les unes des magazines, les conversations de comptoir et les journaux d’information de la télévision française : la mode, le scandale du mal-logement et le rêve des villes nouvelles (finalement, celle-ci s’appellera Parly 2 et non Paris 2), la polémique Antoine-Johnny Hallyday, la gloire de Mireille Mathieu et de Sœur Sourire, le scandale Jean Genet…
 
Des tubes en série
 
Inventaire 66 est un tel succès qu’il attire le maître des variétés de l’époque. Eddie Barclay approche le jeune homme et lui propose un contrat. Il sort le grand jeu : déjeuner avec vins fins, voiture avec chauffeur, cigare… et tout le monde part à Courbevoie pour faire signer le contrat à papa Delpech, puisque le chanteur n’a pas encore vingt-et-un ans ! Et commence une longue série de tubes qui, l’air de rien, dessinent la France des années 1960-70 mieux qu’aucun livre de sciences humaines.
 
Les mœurs changent et le mariage n’est plus la seule raison pour laquelle les garçons approchent les filles ? Il chante ouvertement "Je ferais des folies/Pour arriver dans ton lit" dans Pour un flirt. La France des bien-pensants ne comprend pas ces jeunes gens à cheveux longs et colliers indiens ? Il chante "Toi qui a voulu t'emprisonner/As tu le droit de condamner/Celui qui cherche à s'évader ?" dans Wight is Wight… C’est à lui que revient l’honneur d’assurer la première partie de Jacques Brel lorsque celui-ci fait ses adieux à l’Olympia.
 
Sous la férule de Johnny Stark, le légendaire "découvreur" de Mireille Mathieu, il mène une vie de chanteur de variétés sans nuages, presque sans scrupules. Gloire, argent, groupies, "expériences" variées. Mais quelque chose se dérègle. Il se sépare de Roland Vincent en 1972, rencontre Jean-Michel Rivat avec qui il écrit Les Divorcés, énorme succès décisif dans l’évolution de la législation française du divorce – le divorce par consentement mutuel est créé en 1975.
 
Spleen et come-back
 
Delpech traverse les années 1970 entre gloire et spleen. Tout s’enchaîne : le disque raté, le divorce, la dépression, le bouddhisme puis la conversion au catholicisme – un chemin qu’il racontera plus tard, dans son autobiographie L’homme qui avait construit sa maison sur le sable. Il revient lentement. En 2004, dans l’album Comme vous, il écrit : "Nous la beat generation (...) Nous avons desserré l'étau/Et brisé les tabous (...) Nous pouvons tout entendre/On a tout fait avant vous/Chercher la poudre blanche/Rentrer avec les loups".
 
En 2006, il retrouve le succès avec l’album Michel Delpech &… : treize de ses plus grandes chansons enregistrées en duo avec Alain Souchon, Julien Clerc, Bénabar, Laurent Voulzy, Francis Cabrel, Cali… Il est comblé. Il connaît encore une fois le plaisir de sortir un tube avec Johnny à Vegas, sur son album Sexa, en 2009 – l’année de ses soixante ans. Même si sa popularité ne faiblit guère, il doit peu à peu alléger ses activités : le cancer rôde, qui lui interdit de chanter.
 
Il restera comme le compromis singulier entre une saisissante acuité du regard et une tranquille assomption des codes de la variété commerciale. En cela précurseur de Bénabar – qui n’a jamais caché son admiration pour lui –, il laisse une part de son héritage à des artistes aussi divers que Vincent Delerm, Miossec ou Alex Beaupain. Et, s’il comptait parmi les exemples de "chanteurs à minettes" détestés par la critique la plus sévère des années 1970, il a fini par incarner toute la noblesse de la chanson populaire. Un couronnement rare.