Un amour de chanson française

Un amour de chanson française
Barbara, Bobino à Paris en 1966 © G.Botti

Publié en mai aux éditions Plon, le Dictionnaire amoureux de la Chanson française de Bertrand Dicale* a pour but de faire le point sur les nombreux écrits de l’auteur concernant la chanson française. À la fois divertissant et instructif, le livre est porté par la passion de son écrivain. Revue de détail.

Le terme "amoureux" n’aura jamais été aussi bien choisi. Dans son Dictionnaire amoureux de la Chanson française, Bertrand Dicale, journaliste et écrivain largement considéré comme une référence en la matière, livre avec dévouement ses connaissances, ses coups de cœur, mais aussi ses prises de position. "Il ne s’agit pas d’une conclusion à mon travail sur la chanson française, explique-t-il, mais plutôt d’une mise en ordre."

La plupart des entrées du dictionnaire sont des mini-biographies d’artistes. Il retrace leur vie, et l’évolution de leur carrière, ainsi que leur influence sur la chanson française. Ces récits très intéressants se veulent aussi instructifs. Exemple, celui de Gainsbourg qui rappelle que l’artiste a connu 20 ans de galère avant de devenir un mythe.

Une réflexion profonde

Le livre traite aussi bien de grands sujets transversaux que de préoccupations matérielles. Certaines entrées ont pour but de développer des réflexions sur le fonctionnement profond du monde de la chanson. L’auteur se questionne par exemple, sur l’écriture des paroles, l’évolution de la censure, ou encore comment une œuvre peut changer la société française, comme celle de Jacques Brel qui laissa une empreinte dépassant de loin ses seules chansons.
 
Mais à côté de ces réflexions poussées, il aborde également des thèmes concrets comme bien sûr l’aspect commercial de la musique : qu’est-ce qu’un single, un tube, un album, ainsi que leur rôle dans la carrière d’un artiste. Il traite également de l’aspect social de la musique, notamment quand elle est liée à des problématiques réelles comme la Crise et ses effets, ou encore comment l’univers de la chanson avait traversé la Seconde Guerre Mondiale. 
 
Un style incitatif
 
Le livre est très agréable à lire, ceci est grandement dû au style très riche de l’auteur qui mélange les genres très habilement. À côté d’expressions comme "s’en pincer le nez" ou "scrogneugneu", il écrit également "oinj’", "tiser" ou encore "pogoter". Il fait référence à Twitter comme il parle du top 50 des années 80. "C’est plus marrant d’employer la langue classique pour un thème comme le hip hop par exemple, et un langage moderne pour quelque chose de classique" s’amuse Bertrand Dicale. Ce décalage est bien représenté dans l’ouvrage, qui aborde aussi bien Juliette Gréco que Grand Corps Malade ou Bénabar.
 
On peut aisément définir les goûts de l’auteur en lisant le livre. Brassens, qui l'a particulièrement marqué, bénéficie par exemple de la plus grosse entrée avec quasiment 12 pages. "L’objectivité n’existe pas, assure-t-il, mais j’ai voulu être aussi honnête que possible sur le rôle de chaque artiste dans la chanson française. J’ai dû m’excuser auprès de chanteurs dont je suis très proche dont je ne parle pas, alors que des gens que je déteste sont dans le livre."
 
Un livre engagé ?
 
Le journaliste-écrivain n’hésite pas à prendre position, notamment contre ceux qu’il appelle les "Amis de la chanson française". Il décrit alors un phénomène de dédain de tout ce qui réussit commercialement et de nostalgie d’un bon vieux temps perdu. "Je ne critique pas leur mépris de telle ou telle chanson qui ne conviendrait pas à leurs critères, mais plutôt leur mépris envers les millions de gens qui ressentent des émotions en l’écoutant."

Bertrand Dicale célèbre quant à lui l’évolution permanente de ce style de musique. "La chanson française évolue plus vite qu’on ne le croit mais conserve des invariants, ça change et c’est toujours pareil" décrit-il. Sur certains sujets, il semble parfois même animé d’un certain engament, comme par exemple sur le thème des chaînes de radios et de télévisions qui matraquent un tube à longueur de journée et asphyxient les potentiels jeunes talents.  

 
Bien qu’il critique les Amis de la chanson française, il admet apprécier de retrouver une certaine image de la France avec la chanteuse Juliette. "Je n’ai pas de nostalgie, mais elle donne des frissons qui sont dégagés de la question moderne. Elle ne nous rappelle pas le bon vieux temps mais plutôt que nous ne sommes pas obligés de faire ce que commande la mode. Elle est intemporelle."
 
Bertrand Dicale essaie en permanence d’établir des ponts, ainsi il cherche les liens entre la musique populaire et la musique savante comme l’opéra, ou encore entre la chanson française et les lettres classique, notamment Victor Hugo. Comme il le dit lui-même : "J’ai cherché ce qui unit la chanson française et non ce qui la sépare."

3 questions à Bertrand Dicale :
 
Qu’est-ce que la chanson française ?
Je vais dire une évidence mais c’est en français et ça se chante. Juliette a dit : "la chanson française c’est d’abord la mélodie, mais c’est d’abord le texte, mais c’est d’abord la mélodie, mais c’est d’abord le texte … " et ainsi de suite. Ce n’est pas plus l’un ou l’autre. La chanson française est très riche, elle réunit de très nombreux styles dont aucun n’est né en France, il n’y a pas de style populaire français. Un tango chanté en français, c’est de la chanson française.
 
Quels sont ses thèmes de prédilection ?
Elle parle de tout, aucun domaine ne lui est étranger. Cependant elle a une propension à la mélancolie, à la nostalgie, et aussi à la tautologie : on parle d’une chanson dans une chanson. On voit ça dans la chanson Les Feuilles mortes par exemple : "C’est une chanson qui nous ressemble … "
 
Quels artistes faut-il écouter en premier quand on n’y connaît rien ?
Tout. C’est un domaine d’une liberté incroyable, un territoire extraordinairement foisonnant. C’est aussi vaste que le rock, il y a de tout. On a cessé de compter les chansons françaises dès les années 30. En 1913, 12000 nouvelles chansons étaient déposés par ans, soit 1000 albums chaque année. Il y a une dizaine de maîtres, mais on ne cerne pas la question avec Brassens, Brel, Gréco et Gainsbourg.
 
Bertrand Dicale Dictionnaire amoureux de la Chanson française (Plon) 2016
 
* Bertrand Dicale collabore régulièrement à RFI Musique
 
Geoffrey Schöps