Philippe Uminski dans le grand vent de la chanson française

Philippe Uminski 2012
© DR

Mon premier amour, le cinquième album de Philippe Uminski est un événement : enregistré en direct "à l’ancienne" avec un orchestre symphonique, il convoque l’héritage des grands noms de la chanson dite classique.

Ancien leader du groupe Montecarl, auteur de quatre albums solo très variés, arrangeur ou producteur d’albums de Julien Clerc, Johnny Hallyday, Calogero, La Grande Sophie ou Dave, Philippe Uminski a créé un petit événement en novembre dernier en enregistrant en une soirée son nouvel album avec orchestre symphonique, devant quelques dizaines d’happy few, journalistes ou confrères artistes. Avec ses envolées mélodiques de grande chanson française et des textes à hauteur d’homme résolument bouleversants, Mon premier amour, sorti il y a quelques jours, pourrait bien être un des albums majeurs de l’année.      

RFI Musique : En écrivant les chansons de Mon premier amour, pensiez-vous déjà à la forme qu’aurait cet album ?
Philippe Uminski : Évidemment. J’ai un passé de réalisateur de disques pour les autres. Je me pose toujours la question de la forme. Elle fait partie de la construction obligée : il faut bien trouver un cadre pour sa toile. Après avoir fat un certain nombre de disques dans lesquels j’essayais beaucoup et réussissais peu, j’ai vu quelque chose se passer en moi quand j’ai entamé la confection de cet album. J’ai changé, je me suis éclairci les idées. J’ai compris que si, pour certains artistes, le talent est d’arriver à faire danser les gens, ce que j’avais de mieux à faire était de me mettre à poil. Tout a découlé de cette idée-là. J’ai développé un langage de sincérité. Moi qui n’hésitais pas à prendre tous les costumes qui m’arrangeaient quand je trainais dans le rock, j’ai tout enlevé pour essayer d’être pur. Il n’est resté que ces mélodies amples qui se rattachent à une tradition "grande chanson française". Je me suis aperçu que j’étais cela et d’ailleurs, que je n’étais que cela.
Tout a découlé naturellement : j’avais une matière tellement lyrique, tellement romantique que je ne pouvais me passer d’orchestre ; j’avais fait les choses avec une telle sincérité que je ne me voyais pas passer des mois en studio à tout bousiller. Il fallait jeter cela très vite en une sorte de happening comme finalement on l’a fait.
 
C’est en effet très rare aujourd’hui d’enregistrer tout un album en direct avec l’orchestre en deux prises…
Aujourd’hui, je n’imagine pas faire cela différemment. Il ne fallait surtout pas essayer de faire un disque comme on les fait aujourd’hui, avec un perfectionnisme inutile. Je me suis aperçu que l’émotion passe par l’imperfection et qu’il fallait absolument la préserver, créer un moment magique. C’est pour cela que j’ai invité des gens à venir : je voulais qu’ils m’aident à rajouter de la magie.
 
Dans vos albums précédents*, vous écriviez dans des couleurs beaucoup plus rock. Ici, vous êtes beaucoup plus proche de la chanson française classique.
Malgré mon long passage par le rock, je devais l’avoir dans les gènes. Mes parents avaient tous les disques de Charles Trenet, d’Yves Montand, de Jacques Brel. J’ai aussi beaucoup d’affection pour Pierre Barouh. Je regarde énormément de vieux films français des années 60-70 et je suis nourri de Michel Legrand, Georges Delerue, Philippe Sarde... Je n’ai pas cherché de références mais mon album est référencé. Quand j’ai ôté tous les déguisements que j’avais pu enfiler au cours de mon parcours, quand j’ai arrêté de vouloir être quelqu'un d’autre, mon patrimoine quasi génétique d’éducation d’enfance est remonté – j’en étais presque le premier surpris.
 
Ainsi, Brel remonte à la surface…
Je ne suis pas quelqu'un de tiède, j’ai besoin de hurler. Plus que dans la voix ou dans les sujets, la filiation avec Brel est dans l’emportement, dans le désir d’en découdre et de se confronter à la chanson de manière presque physique. C’est une affaire de nature. On ne peut pas décider d’être ceci ou cela. On a vu ces dernières années beaucoup d’artistes se référer à Gainsbourg avec en écrivant très joliment et en chuchotant d’une manière dandy très élégante. Ça, c’est une nature que je n’ai pas. J’ai une nature absolutiste. Avec cet album, je me suis senti devenir chanteur et, depuis, j’ai un bonheur immense à chanter. Ça me panse des blessures, ça me guérit, ça me nourrit, ça me soulage.
 
La quasi-totalité des chansons de cet album évoquent des sentiments ou des situations de manière très réaliste. Refusez-vous la fiction ?
J’ai essayé d’exprimer les choses de façon populaire, de dire les choses avec des mots simples. Je ne suis finalement pas très fan de Bashung ou de sa descendance, de ces gens qui écrivent par anagrammes et par jeux de mots. J’ai besoin d’être compris.
Nous avons deux vies : une vie publique dans laquelle on joue notre rôle dans la société ; et puis notre vie intérieure, dans laquelle on vit de grands drames secrets, des angoisses, des amours qui n’existent pas ou qui battent de l’aile... Je voulais parler de cette vie-là, de notre vie qui ne se maquille pas. Je me suis dit qu’il était possible d’arriver à faire du bien aux gens qui daigneraient m’écouter en leur parlant sur un terrain où peu s’aventurent : le terrain de l’intime. Je me suis dit qu’il y avait peut-être un pont d’émotion un peu plus pure à trouver entre l’auditeur et moi, pour essayer de se faire un peu de bien ensemble.
 
Philippe Uminski Mon premier amour (Columbia/Sony Music) 2012