Yann Perreau, poésie en musique

Yann Perreau
© Valérie Jodoin Keaton

Trois ans après Un serpent sous les fleurs, qui lui a valu le prix ADISQ de l'auteur-compositeur de l’année, le chanteur Yann Perreau lance À genoux dans le désir, son quatrième disque. Une aventure très spéciale nourrie par les mots du poète québécois Claude Péloquin, que Perreau a intégrés à son univers musical caractérisé par l’éclatement des genres et le mélange de sonorités électroniques et organiques. Rencontre avec le créateur, qui nous raconte cette rencontre très spéciale.

RFI Musique : Étiez-vous familier avec l’œuvre de Claude Péloquin avant de le rencontrer ?
Yann Perreau : Je connaissais quelques-unes de ses chansons et le scandale qu’il avait causé en 1970 avec son inscription "Vous n’êtes pas écœurés de mourir, bande de caves!" sur le mur du Grand Théâtre de Québec. J’avais aussi l’album Péloquin-Sauvageau, Laissez-nous vous embrasser où vous avez mal. En 1972, avant Dark Side of The Moon (ndlr : album des Pink Floyd sorti en 73), c’était un disque d’avant-garde qui repoussait les limites de la technologie, la poésie, la folie…Claude est un artiste très important de la contre-culture, mais ma génération ne le sait pas nécessairement. Et, même pour ceux qui le connaissent, Péloquin reste une figure mythique. 

Comment l’avez-vous rencontré ?
C’était en 2009, à un vernissage. Il m’a mis la main sur l’épaule et m’a proposé de me filer des textes qu’il avait écrits au cours des dernières années. "À l’ancienne", par la poste, il m’a envoyé plus de 300 feuilles de poésie et de prose. C’est là que le travail a commencé.
 
Vous avez alors entrepris de transformer ses poèmes en chansons ?
Je lui ai dit : "Si tu me donnes toute cette liberté, je vais travailler tes textes comme s’ils étaient miens et je vais aller le plus loin possible." J’ai fait du collage et j’ai parfois coécrit. Ensuite je composais la musique, j’enregistrais une maquette et je lui faisais entendre. Je me sens très près de ses textes, car je les ai retravaillés beaucoup pour en faire des chansons "pop". Je ne voulais pas qu’elles soient hermétiques ou trop lyriques, comme dans une comédie musicale. Il fallait que je comprenne sa poésie pour ne pas la dénaturer, mais aussi que ça se chante bien sur des musiques qui groovent. Aujourd’hui, ce sont mes chansons, même si la source des textes est de lui. Et, comme ils étaient très bien écrits, je pense que ça m’a laissé plus de liberté pour composer. Musicalement, j’ai pu aller plus loin.
 
Cet album représentait-il un risque pour vous ?
J’aurais pu m’en tenir à un style qui ressemble à ce que j’ai déjà fait. Mais, au contraire, j’ai voulu essayer autre chose. Par exemple, Qu’avez-vous fait de mon pays? est plutôt de type chant de marin ou fanfare : je n’avais jamais essayé ça. Je n’étais jamais non plus allé vers la country, comme avec Acrobates de l’éternité. D’autres chansons sont plus techno-lyriques, comme la dernière, avec la voix de Claude. Je vois le 4e album comme une certaine croisée des chemins. On se répète pour être dans le sillon convenu ou on prend encore des risques et on reste rebelle.
 
Votre public est pourtant habitué à ce que vous le surpreniez.
Je suis en effet chanceux d’avoir un public qui me suit autant dans mes trips piano (ndlr : album Perreau et la lune) que dans mes disques plus étoffés comme Un serpent sous les fleurs. J’aime me tenir dans l’urgence, aux aguets. J’ai 36 ans et je fais de la musique depuis 17 ans : c’est presque la moitié de ma vie. Avec ce disque, je me suis moi-même étonné parce que ça ne devait au départ n’être qu’un side-project. Je préparais un autre album très différent. Avec le décès de mon père l’an dernier, ce n’était pas une période lumineuse… Je me demandais si j’aimerais partir en tournée avec l’album que je composais. Les textes de Claude étaient donc pour moi une façon de m’oxygéner le cerveau. Finalement, ça allait si bien que j’ai mis de côté le premier projet. Et depuis qu’À genoux est terminé, je suis de retour sur l’autre album.
 
Que signifie pour vous le titre du disque ?
C’est un extrait de la chanson Ce sourire qui ne ment pas, et je pense que Claude l’entendait de façon assez directe : "Tu es si douce, tu es si belle / Dans tes jeans à genoux dans le désir". On imagine une fille à genoux sur un lit et il se passe quelque chose… ou se passera bientôt quelque chose ! Pour moi, ça synthétise bien l’album, où le désir est toujours présent et prend plusieurs formes. Il y a le côté sensuel, charnel, romantique, mais aussi ce désir de révolution, l’envie de remettre les pendules à l’heure. Dans toutes les chansons du disque, cette phrase aurait sa place.
 
Dans 9 des 10 chansons, vous faites aussi appel à des chanteuses invitées…
Je trouvais l’idée bien, car l’album est assez éclectique et chaque chanson a sa personnalité. Les voix féminines appuient la douceur et la féminité de la poésie de Claude. Ça donne une aura, une petite touche féminine. À la base, toutes les chansons avaient des harmonies et c’est moi qui les faisais. Après avoir fait un test avec Ann Phang, une flûtiste avec qui je collabore, on a trouvé que ça fonctionnait très bien. En écoutant Merci la vie, j’ai pensé à Ariane [Moffatt], qui est comme ma sœur. Ensuite j’ai pensé à Catherine Major pour Vertigo de toi, qui est la première chanson que nous avons enregistrée. C’est un beau symbole parce que c’est aussi la première que j’ai composée et la première piste du disque. Pour moi, tout est parti de Vertigo de toi
 
Yann Perreau À genoux dans le désir (Bonsound) 2012.
 
Site officiel de Yann Perreau