Pauline Croze, le cap des heures creuses

Pauline Croze
© Cinq7

Après Un bruit qui court, il aura fallu cinq ans à Pauline Croze pour sortir un nouvel album : cinq années fastidieuses, de labeur, empêtrées dans un manque d’inspiration chronique. Après cette période de page blanche, la chanteuse revient avec Le Prix de l’Eden, un album mature, abouti, aux sonorités urbaines et au groove indéniable.

Cinq ans... ou peut-être un peu moins, mais le temps, dans sa mémoire, semble s’être distendu. Cette période, Pauline Croze l’évoque de tous les noms d’oiseaux, avec ce rire, entre frayeur et soulagement, de qui s’en est sorti. Cinq ans, donc, à se triturer les méninges, au quotidien, devant sa page blanche et sa guitare sourde, cinq années interminables à contempler son inspiration tarie…  

La chanteuse aurait bien un embryon d’explication quant à cette "panne sèche" : un apaisement amoureux, une sérénité enfin trouvée, une vie tranquille, sans les affres parfois propices à la création. "J’avais moins les trippes en vrac, du coup moins de manques à combler par mes chansons", suppose-t-elle.
 
Il n’empêche. Pauline Croze creuse. Crise. Ecrit. Jette. Reçoit des avis dubitatifs, toujours moins impitoyables que le sien. En désespoir, elle sollicite des auteurs pour façonner des textes sur ses musiques. Là encore, pas d’étincelle. Rien, en fait, ne résonne à l’unisson de sa jauge intérieure : la vibration.
 
Alors, elle s’occupe : fait de la danse, se remet au dessin, songe un temps à changer de vie… Et puis, il y a le souvenir mitigé de ce deuxième album (Un bruit qui court), qui peinait à établir un contact avec le public. Pauline Croze veut plus de simplicité. Une quête au cours de laquelle elle bute sur de mauvais avatars : platitude, mièvrerie … A nouveau, elle jette.
 
A la sueur de son front
 
La simplicité, elle la trouvera finalement dans le rire et le talent joyeux d’Edith Fambuena (ex-Les Valentins, ndlr), réalisatrice de son premier album, qu’elle convoque à nouveau pour Le Prix de l’Eden, son dernier-né. "Nous n’avons rien composé ensemble, mais elle croyait en moi. Son énergie me portait, me faisait positiver et me procurait le désir de continuer…"
 
Pauline Croze continue, donc. Et lorsqu’un mot débouche sur une impasse, elle le soumet à ses complices, le bassiste Antoine Massoni (co-auteur de Quelle heure est-il ?), et le chanteur Ignatus (co-auteur du Prix de l’Eden et Ma Rétine), qui lui ouvrent d’audacieux boulevards.
 
La partie, pourtant, est loin d’être gagnée. Jusqu’au bout, Pauline construit l’édifice pierre à pierre, à la sueur de son front, en un exercice fastidieux, mais avec l’envie tenace de remonter sur scène. "En rentrant en studio, j’avais seulement six ou sept morceaux inaboutis – des bribes de textes et de musiques – et je continuais à composer. Ma maison de disques m’a dit que ce n’était pas prêt ! Je suis donc revenue chez moi pendant trois mois : j’ai écrit, envoyé des maquettes… Dix jours seulement avant la fin du studio, j’ai enregistré mes trois derniers textes, que je venais de terminer.  Après cinq ans, j’ai enfin posé l’étoile au sommet du sapin. Ouf !"
 
Chansons sur la ville
 
Le Prix de l’Eden ? A l’écoute de l’album, pourtant, nulle sensation d’effort ni de labeur n’apparaît sur ses grooves électriques, sa volonté d’une danse quasi chamanique ou ses escapades mandingues qu’elle affectionne tant, dont se pare Le Chant de l’Orpailleur. Et puis, il y a sa voix, plus mâture que jamais, riche en timbres variés, en mélodies irisés, en couleurs fondues dans des arrangements uniques et homogènes, signés Edith Fambuena…
 
Surtout, la pochette de l’album représente une Pauline Croze face à un building, quand le premier titre, écrit et composé par Vincent Delerm, conte une promenade inédite Dans la ville… Dans ses sonorités un brin électro, dans ses textes, dans sa poésie, Le Prix de l’Eden sonne résolument urbain.
 
Pauline Croze s’en explique : "Je ne voulais pas que cet album évoque la folk-song d’une fille dans sa chambre. Pour moi, la ville, c’est la vie ! Comme je suis restée chez moi des lustres à travailler, composer, emprisonnée dans ma seule obsession de sortir un album, j’étais loin de tout, de l’ébullition, de l’actualité… Je me recréais mon propre univers".
 
Renouer avec son temps
 
Dans cette mégapole rêvée, Pauline Croze s’avoue pourtant perdue, comme en témoigne Quelle heure est-il ?, l’histoire d’une fille "jamais à l’heure pile", sorte de réminiscence, sur un tout autre registre, du Out of Time Man de la Mano Negra. "Le philosophe Gaston Bachelard distingue le "temps" imposé par la société, et notre temporalité intrinsèque, nous éclaire-t-elle. Souvent, ce décalage induit une souffrance. J’en ai pris mon parti : je revendique désormais mon propre rythme. Ces dernières années, j’ai énormément lutté contre le temps, je l’ai vu défiler. J’avais l’impression et la pression d’un suicide artistique, vu les contraintes imposées par le marché du disque. Mais ce n’était pas subi, j’ai couru après mes chansons !"
 
Aujourd’hui, Pauline Croze semble s’être réconciliée avec ses Heures creuses (l’un de ses titres), vit avec elles en harmonie : des heures qui peuvent être heureuses, des moments qui passent ou cassent, un cap qui, quoi qu’il en soit, s’impose. Désormais, Pauline prend la ville et la vie à bras le corps : non plus comme la petite fille fragile, mélancolique, vulnérable et mal armée, qu’elle songe avoir été, mais comme une femme, une artiste dans toute la complexité de ses multiples facettes. Quant à s’avouer satisfaite du Prix de l’Eden ? Un éclat de rire conclut : "Je vous le dirai, lorsque cet album aura eu une belle vie. En espérant que ces cinq années n’achoppent pas sur une île déserte…"
 
Pauline Croze Le Prix de l’Eden (Cinq7) 2012
En tournée à partir du 23 novembre.