Pierre Lapointe et les mariages improbables

Pierre Lapointe
© M. Laporte

Depuis 10 ans, l’auteur-compositeur-interprète québécois Pierre Lapointe interroge sans relâche les frontières de la chanson francophone. Pour créer l’ambitieux Punkt, paru au Québec en février dernier, il a réuni une trentaine de musiciens et choristes ainsi que plusieurs collaborateurs issus du design, de l’art contemporain, de la mode et de la danse. Étonnant et ludique, riche et parfois complexe, son album caméléon joue avec les codes de la musique pop et les icônes de la culture populaire.

RFI Musique : La pop semble être au centre de votre réflexion depuis le début. Est-ce plus que jamais le cas avec Punkt ?

Pierre Lapointe : C’est en effet une obsession depuis l’adolescence. Quand j’ai découvert l’art contemporain, j’étais fasciné par les éléments d’avant-garde qui finissent par devenir des classiques de la culture populaire et sont sans cesse repris en pub. J’ai toujours essayé d’intégrer cette idée à mon travail. Mais le défi est d’y parvenir tout en restant émouvant et en parlant des "vraies affaires". J’ai toujours beaucoup aimé jouer avec les codes de la pop, et c’est exactement l’idée derrière le projet Punkt.
 
Avez-vous l’impression que la chanson est un genre stagnant ?
Elle fait partie de la grande famille de la musique pop, qui ne se réinvente selon moi pas beaucoup depuis 30 ans. Mais je pense que j’arrive quand même avec un discours nouveau sur la chanson francophone. Je veux faire en sorte que l’écoute d’une de mes chansons ne soit jamais totalement confortable, mais qu’en même temps la chanson soit tellement bonne qu’on n’ait pas le choix de continuer à l’écouter quand même. Par exemple, si les textes sont un peu dérangeants, il faut que la musique soit superbe. Lorsque je raconte une histoire, il doit à la fois y avoir un élément qui attire et un autre qui repousse. Souvent, je vais volontairement "casser" une chanson. Si j’en ai une qui est juste fun, je vais la faire durer 1 min 10 s et la terminer par un cri ! [Ndlr : Des maux sur tout] Je vise le point où tu es en équilibre et sur le bord de tomber en même temps. Je travaille une étrangeté superbe.
 
De la même façon, les chansons et le visuel de Punkt contiennent plusieurs références à l’enfance ou à Disney qui deviennent semi-inquiétantes. Est-ce une sorte de fausse naïveté ?
Cette idée traverse le projet. Le meilleur exemple pour l’illustrer est Hello Kitty. C’est un produit extrêmement séduisant mis sur pied à l’aide d’une étude de marché. Ils ont créé un personnage qui est devenu un brand que n’importe quelle compagnie peut acheter et ils ont fait beaucoup d’argent. Ça a l’air gentil, mais il y a quelque chose de très vide et dangereux là-dedans. Je trouve ce type de phénomène commercial très intéressant et c’est ce qui me plaît en art aussi : un objet qui fait réfléchir et sait séduire tout en dérangeant.
 
D’où provient le titre de l’album ?
Je voulais l’intituler "Punctum", un mot qui désigne le point culminant d’une composition artistique. Je trouvais ce titre intéressant, mais, du point de vue de l’exploration de la culture pop dans mon travail, il était trop long et sa sonorité n’était pas assez percutante. J’ai donc choisi Punkt, qui pour moi est un diminutif de "Punctum". J’aime que ça fasse référence à un point… Ça peut être un poing sur la gueule, un point d’exclamation, un point G… Name it ! (rires) Visuellement, c’était très intéressant aussi.
 
Que représente pour vous le vidéoclip de La sexualité ?
Il est l’aboutissement visuel de la chanson, mais aussi de la façon de travailler que j’ai élaborée pour réaliser l’album au complet. Il y a beaucoup de collaborations : plusieurs univers très différents du mien se rencontrent pour former quelque chose de nouveau. Celui du designer Rad Hourani, du réalisateur Jérémie Saindon, de l’artiste contemporain Benjamin Larose, du groupe Random Recipe… Est-ce que je fais quelque chose de nouveau ? Je ne crois pas. Est-ce que je suis un artiste de l’avant-garde ? Non, c’est officiel ! Mais je travaille avec des artistes qui font avancer leur médium. Je prends des éléments d’un peu partout et je fais des mariages improbables.
 
Que recherchez-vous chez vos collaborateurs ?
Chacune de mes collaborations est un coup de cœur. En mode, en art contemporain, en danse… Ce sont souvent des amitiés aussi. J’aime travailler avec des personnalités fortes et ne pas savoir où je m’en vais. Quand je mets la chanson entre leurs mains, elle est déjà très structurée, mais je veux qu’ils se l’approprient. C’est ce que j’ai fait avec Simon Tremblay, Guido del Fabro et Philippe Brault par exemple. Je ne suis pas un arrangeur, mais je sais créer des univers. Et je m’entoure de techniciens et de musiciens hyper sensibles.
 
Est-ce à cause de toutes les collaborations impliquées que Punkt a pris quatre ans à voir le jour ?
En moins de dix ans, j’ai fait douze shows inédits. Le rythme était vraiment rapide ! Je me suis souvenu que pour mon premier disque, j’avais travaillé environ quatre ans. Donc avant de commencer Punkt, j’ai choisi de prendre mon temps, d’écrire "gratuitement" et librement, sans trop me poser de questions sur ce que j’allais dire et la manière de le dire. J’ai aussi eu la possibilité de travailler le visuel du projet Punkt un an et demi d’avance avec des illustrateurs et des scénographes. C’était vraiment une phase de recherche. J’ai emprunté cette manière de travailler à des amis en art contemporain : avoir toujours une idée qui flotte en arrière-plan, avancer à l’aveuglette et faire des liens à la fin. Ça s’avère être une formule assez gagnante pour moi et Punkt est probablement, de ce point de vue, mon projet le plus abouti.
 
Pierre Lapointe, Punkt (Audiogram) 2013 (disponible au Québec)
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