Jean-Louis Murat

Jean-Louis Murat
© F. Loriou

Jean-Louis Murat propose un album moins rock que le précédent, dans lequel ce troubadour chante avec lyrisme sa campagne et ses sentiments. Entretien à l’occasion de Toboggan, son vingt-cinquième album.
 

RFI Musique : Vous écrivez toujours autant de chansons quotidiennement ?
Jean-Louis Murat : Oui, toujours, c’est mon métier. Ce n’est pas un effort, c’est naturel. C’est une forme d’expression comme une autre que j’aime bien pratiquer quotidiennement. Je peux écrire n’importe où et sur n’importe quoi : dans un train, sur un bout de nappe en papier… Je me laisse faire par ce qui se passe, ce n’est pas vraiment moi qui interviens.

Comment choisissez-vous ensuite les chansons que vous publiez ?
Je garde les chansons qui s’accrochent le mieux à moi, j’ai l’impression qu’elles me choisissent, je ne sais pas si elles sont efficaces ou pas. Je n’ai jamais de plan d’ensemble, l’album prend forme petit à petit, je ne prémédite pas les choses. La seule chose que je me dis c’est par exemple : "Tiens, je sortirais bien un album à l’automne" et je me mets au boulot en pensant à cette échéance.
 
Ce nouveau disque est moins rock, plus acoustique, pourquoi ?
J’ai pris l’option de n’utiliser qu’une seule guitare à 6 cordes nylon. Il n’y a pas de basse, pas de batterie, pas de guitare électrique. J’ai essayé de tenir à distance tout ce qui fait rock’n’roll parce que j’en avais marre, que les musiciens ça me gonfle un peu. C’est bien de bosser seul. J’ai enregistré cet album en jouant de tous les instruments, le style fait l’homme. 
 
On y entend des animaux, le vent…
C’est le cas dans presque tous mes disques. J’ai beaucoup de mal à m’en passer. Je travaille souvent à la campagne, avec les fenêtres ouvertes, j’entends les vaches ou les chiens, la nature, et j’ai donc tendance à mettre les sons qui m’entourent dans mes disques. Cela me paraît naturel : si j’écoute une chanson à Paris sans ces bruits de nature, il manque quelque chose.
 
Vous tenez deux journaux intimes. À quoi vous sert l’écriture ?
Cela m’équilibre, cela me sert de boussole. J’aime bien faire le point sur ce qui m’arrive et ce que j’en pense. C’est quasiment une thérapie quotidienne pour tenter de répondre à la question : "qu’est-ce que je fais là ?". J’écris sans doute pour réaliser que je suis bien là.
 
Et quelle est la littérature qui vous inspire ?
La littérature de langue française. Je place Proust un peu au-dessus des autres, pour son aspect poétique et son humour. J’aime bien les moralistes, comme Montaigne ou Camus. J’aime aussi les polémistes, comme Léon Bloy ou Bernanos, qui ont une certaine façon de traiter la langue. Et Michel Houellebecq, qui est un moraliste de notre temps. 
 
Une certaine chanson à texte est actuellement en vogue (Dominique A, Benjamin Biolay ...). Vous pourriez en être le parrain avec Bashung ou Manset ?
J’ai déjà du mal à juger ce que je fais moi-même, donc établir des parentés serait difficile. Nous chantons en français, c’est un peu tarabiscoté, on ne comprend rien… on me dit souvent cela. Ce serait la marque d’une certaine chanson française, qui serait inaudible. Comme si les chanteurs de langue française représentaient bien le pays, inaudible et incompréhensible. Il n’y a qu’à voir les politiques, qui ne comprennent rien à rien, tout comme les Français. Manset ou Bashung, je n’y ai jamais rien compris.
Aujourd’hui, tout le monde prend la parole pour ne rien dire, dans un pays qui se retrouve avec des chanteurs quasi inaudibles. Alors j’aimerais bien ne pas appartenir à ce mouvement de la chanson française.
 
La chanson française a pourtant toute une histoire.
Non, il n’y a pas vraiment d’histoire de la chanson française. Dès l’instant que se produit le mimétisme yé-yé, il s’agit d’un ersatz qui a tout contaminé. Les filles qui chantent en français, elles ne disent rien sur ce que c’est qu’être une nana en 2013, il n’y a toujours pas de chanson sur l’IVG ! Les mecs sont dans une sorte de complainte inaudible. On est souvent obligé de monter le son, c’est mal articulé, pas très bien écrit, on ne comprend rien. Il y a des chanteurs, mais des chanteurs sans voix. Quand je dis cela, certains me disent que j’en fais partie, mais j’ai du mal à m’imaginer comme un chanteur sans voix.
 
Pourquoi être chanteur ?
Si l’on fait ce métier, c’est pour être populaire. Ne pas l’être, je vis cela comme un échec. Je suis un peu décalé, pas trop de mon époque, à laquelle les gens veulent entendre Lady Gaga. Les meilleurs dans nos jobs sont sans doute Mylène Farmer, Nicola Sirkis (du groupe Indochine, NDLR) ou Jean-Jacques Goldman, qui ont des comportements sans ambiguïtés. Ils sont beaucoup plus pop - dans le sens populaire - que quelqu’un comme moi.
 
 
Jean-Louis Murat, Toboggan (Scarlett / Pias) 2013