Moriarty ou l’art de la fuite

 Moriarty ou l’art de la fuite
Moriarty © Zim Moriarty

Pour son troisième disque, intitulé Fugitives, Moriarty s’attaque aux chansons qui ont forgé l’imaginaire de l’Amérique. Hanté par le spectre de la fuite, le plus américain des groupes français remonte à la source du folk, du blues et aux influences du chanteur Bob Dylan. Le guitariste Charles Carmignac nous explique comment sa bande s’est glissée dans le répertoire des folk singers et des vieux bluesmen.

RFI Musique : Les chansons de vos précédents albums ont longuement été rodées sur la route. Est-ce le cas pour votre troisième disque, un disque de reprises que vous avez appelé Fugitives ?
Charles Carmignac : On a effectivement commencé à s’approprier ces chansons dans le cadre d’un hommage à Bob Dylan qui nous a été proposé par la Cité de la Musique : au lieu de reprendre du Dylan, on avait remonté le fil de ses influences, qui étaient aussi les nôtres. On a donc fait une vingtaine de chansons en mars 2012. Et entre ce moment-là et l’enregistrement de Fugitives, qui s’est découpé en plusieurs étapes dans un petit studio de Saint-Ouen, on les a jouées sur scène, oui. Ce qui est bien parce qu’on a encore le live dans les mains, mais ce qui est aussi plus dur… Quand on est tous les six dans un cube blanc de 10 mètres carrés, autour d’un micro, sans public, sans rien, ce n’est pas toujours facile de recréer cette énergie.

Pourquoi reprendre aujourd’hui les folk songs qui ont traversé l’imaginaire de Bob Dylan ?
Parce que les influences de Dylan, ce sont aussi des choses qu’on a écoutées et qui nous ont imprégnés. Rosemary (Standley) reprenait déjà du Woody Guthrie, bien avant Moriarty. Surtout, on a le souhait de s’inscrire dans cette tradition de conteurs d’histoires. C’est assez émouvant de donner à réentendre les histoires racontées par Guthrie, Hank Williams, Doc Watson ou John Hull, qui sont nées il y a 80 ans, 90 ans ou qui ont peut-être même des origines plus lointaines. On s’approprie ces chansons en mettant dessus le filtre de nos voix, le filtre de nos instruments, le filtre de notre identité. Et puis, on voulait qu’il reste une trace du concert de la Cité de la Musique...

Qu’est-ce qui vous touche dans ces histoires qui évoquent la fuite, la prison et bien souvent, les femmes que l’on rencontre en route ?
La fuite est un thème qui nous poursuit car le double personnage de Moriarty est intimement lié à cela. Il y a le professeur Moriarty, l’ennemi de Sherlock Holmes, qui fuit la police, et Dean Moriarty, le personnage de Jack Kerouac dans le roman Sur la route, qui s’épanouit à 200 km/heure, vitres ouvertes sur l’autoroute, en fuyant un endroit pour aller vers quelque part qu’il fuira ensuite. Dans ces chansons, on peut fuir la police, on peut fuir une femme, on peut se fuir soi-même. La fuite n’est pas simplement un acte lâche, elle peut aussi être très courageuse. Lorsqu’on fuit, on refuse l’enfermement et on s’évade.

En reprenant ces chansons, on a l’impression que vous y avez mis un peu d’Afrique...
Quand le thème du fugitif s’est dégagé, on a pensé un moment, parler des histoires qui ont été collectées à la fin XIXe et tout au long du XXe siècle, comme celles d’Alan Lomax (producteur et célèbre collecteur de folk songs, NDLA). D’ailleurs, Belle, qui est sur l’album, fait partie des Lomax Recordings, c’est-à-dire de ces collections d’enregistrements de terrain, de voix et d’histoires… On a hésité et finalement, on a préféré collecter les histoires qui nous avaient été contées sur la route, en faisant appel aux gens que l’on a rencontrés durant toutes ces années : Don Cavalli, qui ne se dit pas bluesman mais qui pratique un blues très primitif, les Mama Rosin, un groupe suisse qui fait de la musique cajun, ou Moriba Koïta, un joueur de ngoni qui nous a raconté plein d’histoires incroyables. Il était important pour nous que Moriba figure sur Ramblin’ Man, une chanson qu’on a longtemps jouée en tournée mais qu’il a complètement débloquée. Pour Moriba, cette chanson est une sorte de ritournelle peule.

Depuis quelques années déjà, vous avez décidé en quelque sorte de prendre la fuite, en créant votre propre label, Air Rytmo et en fonctionnant de façon totalement indépendante. Avec un peu recul, où en êtes-vous de votre réflexion sur l’indépendance par rapport à l’industrie musicale?
Nous sommes toujours satisfaits de ce cadre de travail parce qu’il y a une liberté artistique évidente : l’indépendance nous permet de faire, si on le veut, des projets qui peuvent être absurdes économiquement mais qui ont une réelle valeur artistique. Comme nous faisons tout par nous-mêmes, cela nous permet d’imaginer plein de choses, des projets, des disques qui sont de beaux objets et de soutenir des groupes comme Mama Rosin, dont on a sorti le premier album en France. De plus, on a un rythme très spécial. Nous sommes un groupe assez lent dans la création. Si un label nous dit "Vous sortez votre disque à Noël", ça ne va pas aller, car il y a chez nous tout un processus de maturation des chansons.
Moriarty Fugitives (Air Rytmo/L'autre distribution) 2013
Site officiel de Moriarty
Page Facebook de Moriarty

A écouter aussi : la session live dans La Bande Passante (10/10/2013)