Bernard Lavilliers, esprits vaudou

Bernard Lavilliers, esprits vaudou
Bernard Lavilliers © Thomas Dorn

Baron Samedi, le 20e album, double, de Bernard Lavilliers, infatigable chanteur globe-trotter, prend source en Haïti. S’y distinguent notamment un personnage-clef du panthéon vaudou, mais aussi des questionnements sur le pouvoir de l’art. Dans ce disque, teinté de pop-rock et de sons vagabonds, il met la poésie à l’honneur (Blaise Cendrars, Nazim Hikmet…). Autant de promesses de belles aventures !

Lorsqu’il débarque, de la poche de son manteau à la Corto Maltese, dépasse un livre, Le Dictionnaire amoureux des trains de Jean des Cars… Avec son regard bleu et sa boucle d’oreille en solo, Bernard Lavilliers se drape de tous ses voyages : dans ses bribes de poèmes, dans ses riffs mimés sur une invisible guitare, dans ses scansions de percussions, jusque dans ses évocations du "vrai son latin, urbain, funky qui sent l’huile de friture"… Pour son 20e album, l’œil brille fort. "Faut juste oublier qu’on en a fait dix-neuf avant !", se marre-t-il.

Un documentaire sur Haïti

Infatigable, Lavilliers fourmille de projet : toujours deux sur le feu ! Ce dernier disque, par exemple, naît en parallèle d’un reportage tourné en Haïti en 2010 (Lavilliers, dans le souffle d’Haïti, diffusé sur France Ô en 2013), qui relate la situation des artistes dans l’immédiat après-tremblement de terre. "Je partais avec cette question : à quel moment reprend-on son stylo, son pinceau, sa guitare ? Tous m’ont affirmé qu’il y’avait eu trois mois de silence…"

Trois mois de silence, donc, au fil duquel règne sur Port-au-Prince, le Baron Samedi, qui donne son titre à ce double album : un personnage mythique, mortifère, du panthéon vaudou, haut-de-forme et regard fumé, très présent dans les légendes et les représentations haïtiennes. "C’est, en quelque sorte, le maître du cimetière, celui qui empêche de reposer en paix… C’est le chef des plaques terrestres, du dragon qui a ravagé le pays, et engendré 300.000 morts… " Ce "squelette de phosphore" noir et blanc qui dévaste Haïti sur la faille, Lavilliers le décrit dans la chanson éponyme, sur une cavalcade de tambours mystiques.

Que peut l’art ?

Pourtant, après les catastrophes, il faut se relever, résister, en un doux sursaut du corps, du cœur et des pensées : c’est Vivre encore. L’art aussi, peu à peu, reprend ses droits. "Je composais mes chansons, aux côtés de mon ami peintre, Grégory Vorbe. Il y’avait un dialogue, parfois aride, entre ma plume et son pinceau…"

Dans Tête chargée, Lavilliers questionne pourtant : "Que peut l’art ?..." Sous-entendez : que peut-il contre la misère noire, la guerre, la solitude ? Si, dans Baron Samedi, le chanteur esquisse une ébauche de réponse – "Ma plume, ce poignard triste, n’apportera pas la paix" –, il émet pourtant, de visu, d’autres hypothèses : "La première mesure des dictateurs reste souvent de brûler des livres, d’interdire les musiques… L’art symbolise la réflexion, la liberté. En un mot : la vie."

Une musique de climat

En dehors de ces trois titres, directement inspirés de son expérience haïtienne, Lavilliers déroule un collier de chansons, entre aventures intimes et grandes épopées collectives. Sans fleurs ni couronnes, par exemple, l’épitaphe de sa mère décrit à la lettre son enterrement : un cadeau pour son père. Villa Noailles, elle, chante ce lieu d’exception, ce cénacle au-dessus d’Hyères, où se réunirent tous les précurseurs de l’avant-garde au début du XXe siècle, tels Delaunay, Cocteau ou Isadora Duncan.

Autant de titres qui prennent vie sur une musique de climat, d’épure, une pop-rock précise et orchestrée, aux allures d’aquarelle, forgée, en grande partie, par Romain Humeau. "Cet album est moins 'tropical', peut-être, que les précédents. Plus poétique, aussi. On voyage par le son…" Dans les graines entrechoquées du kayamb, le groove s’investit pourtant, lors de sa réinterprétation de l’une des plus grandes chansons du patrimoine réunionnais : Rest’la Maloya d’Alain Peters. "J’ai écrit d’autres paroles, tout en restant sur cette histoire d’homme marginal. J’aime cette idée de chanson maudite. Depuis des siècles, sa mélodie me hante…"

La poésie au cœur

Surtout, Lavilliers ouvre son disque sur une œuvre de Nazim Hikmet, le plus grand poète de langue turque du XXe siècle, mort en 1963 à Moscou, exilé en Pologne, rejeté par son pays. Scorpion conte les errances et les erreurs irrémédiables de l’homme : "Je trouve important de réattirer l’attention sur cet homme qui a fait quinze ans de placard et de remettre en lumière son texte de résistance".

De poésie, sur ce double album, tel un grand gourmand, Lavilliers ne se prive guère. Sur le deuxième disque, le chanteur déroule ainsi la Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France de Blaise Cendrars : soit 27 minutes de mots magiques qui défilent sur une musique, une bande originale, tissée, entre autres, par la contrebasse de Renaud Garcia-Fons et les cordes du quatuor Ebène. "C’était un rêve de longue date, explique Lavilliers. J’aime ce texte dynamique, qui ne lésine pas, et charrie en lui, tous ces voyages, tous ces sentiers, ces chemins de fer… et la butte Montmartre." En route !

Bernard Lavilliers Baron Samedi (Barclay) 2013
Site officiel de Bernard Lavilliers
Page Facebook de Bernard Lavilliers

A écouter aussi : Bernard Lavilliers en live dans La Bande Passante (29/11/2013)