Moussu T e lei Jovents, chansons marseillaises de l'entre-deux guerres

Moussu T e lei Jovents, chansons marseillaises de l'entre-deux guerres
Moussu T e lei Jovents © C. Cornillet

Activiste fondateur du Massilia Sound-System, Moussu T alias Tatou revient avec Opérette, un album de reprises de chansons piochées dans le genre marseillais en vogue dans les années 30. Moussu T e lei Jovents nous invitent à découvrir ou redécouvrir ce répertoire qui bien avant le hip-hop, offrait à Marseille une aura nationale.

Adieu Venise provençale, Dans ma petite calanque, J’aime la mer comme une femme, Autour de la corniche… sont quelques-uns des titres que réinterprètent Moussu T e lei Jovents sur ce nouvel album. Treize reprises agrémentées sur un deuxième CD glissé comme un cadeau, de 18 versions d’époque chantées par des stars d’antan : Alibert, Darcelys ou Rellys.

"Au départ, se souvient celui qui a adopté Marseille avant de prendre adresse à La Ciotat, il y a eu un travail initié en 2009 par le journaliste Armando Coxe autour de Banjo, le roman de l’écrivain jamaïcain Claude McKay(*) auquel on a participé avec Lei Jovents. Il s’agissait de faire se rencontrer sur scène à nouveau les œuvres marseillaises des années 30 et celles des premières années du jazz aux Etats-Unis."

Mené sous le regard de l’Historien Pierre Echinard qui a fourni par ailleurs, nombre des enregistrements d’époque réunis depuis sur le CD bonus, ce travail leur a permis de réaliser l’étonnante modernité de ces artistes provençaux. "Au fil des lignes de Banjo, tu sens bien que ça va mordre, que tout ça va se mélanger au cœur de la Fosse, dans ce Marseille down-town, entre Vieux-Port et port marchand, dans ce quartier naturellement cosmopolite puisque “réservé” aux marins et vagabonds. Banjo est le livre le plus marseillais que je n’ai jamais lu. Il parle déjà d’un Marseille terre d’accueil du Monde et de ses musiques. La ville est à l’époque une des portes d’entrée du jazz, du blues et des musiques créoles en Europe" explique Moussu T avant de préciser : "Il y avait comme un jeu de miroir entre le jazz et la chanson marseillaise. L’orchestre qui jouait les arrangements de Vincent Scotto s’appelait Le Jaz Marseillais avec un seul z, histoire d’entériner son caractère marseillais, de marquer sa différence. La pétoulette, un nouveau pas venu d’Amérique, fit alors danser tous les Marseillais. L’aïoli avait pris !"

A la conquête de Paris

"A cette époque, les revues marseillaises affichaient complet dans les cabarets de la ville" commente Moussu T. "Mais sans le chanteur, acteur et librettiste Henri Allibert dit Alibert, ce succès n’aurait probablement pas dépassé la cime des collines qui bordent la ville au nord. Avec son beau-père, le célèbre Vincent Scotto, il convoque la crème des auteurs marseillais de l’époque (René Sarvil - René Crescenzo de son vrai nom - Mas Andrès, Marc Cab, Raymond Vinci…) et compose à Paris La Revue Marseillaise. La première a lieu dans la capitale le 26 avril 1932. Le succès est immédiat" relate Tatou.

Le chanteur poursuit en tentant un parallèle avec les musiques qu’il défend depuis trois décennies au sein du Massilia Sound System ou en solo : "C’est la même nécessité, la même envie de prendre le “truc” marseillais nourri de plein d’influences, du bel canto au jazz pour Scotto et ses amis, du rub-a-dub aux musiques caribéennes en ce qui nous concerne, et de le rendre universel. Le même besoin de prendre des expressions du cru et de les mettre en exergue, de les exposer aux oreilles du plus grand nombre en se disant : si nous, on aime, eux, ils vont adorer ! C’est la seule musique marseillaise avec le hip-hop à avoir eu une véritable reconnaissance nationale."

"On a l’impression d’interpréter nos compos"

Dans le livret (en français et en anglais), ce processus est fort bien expliqué par le journaliste marseillais Jacques Bonnadier. Ce retour historique est complété par un texte de Moussu T intitulé : Marley, McKay, Sarvil et nous où le musicien fan de musiques jamaïcaines explique son cheminement personnel, son appétence pour la culture populaire, de la chanson d’ici aux différentes expressions actuelles de la tchatche (hip-hop, ragga…), et les similarités de ces genres à Marseille : "Ils sont tous considérés comme des patrimoines locaux alors même qu’ils sont le fruit d’un métissage culturel et qu’ils furent créés dans l’idée même de conquérir le public parisien, de parler d’ici bien au-delà des limites de la ville."

Réenregistrées pour cet album, ces treize chansons auraient fort bien pu être écrites par Moussu T. "Quand on les joue, on a l’impression d’interpréter nos compos" acquiesce le chanteur. "Il y a une systématique voisine de ce que l’on fait, dans l’art du détournement, de la galéjade par exemple. Ils savaient déjà très bien s’emparer des clichés pour les retourner, les revendiquer au final. Fais pas le couillon qui est proche de notre On met le Oaï ou d’Empêche-moi est aussi politique. Mieux, Sarvil, ce fils d’émigré italien et de félibre marseillais, créa à Marseille pendant la dernière guerre, en zone libre donc, une revue intitulée Ta gueule Adolf où l’on pouvait entendre ce refrain digne des meilleurs caricaturistes : si mon cul avait des moustaches, il ressemblerait à Adolph !" lâche celui qui se souvient que Rankine Clarence (membre historique du Massilia Sound-System – ndr) avait joué sur Rude et Souple, leur toute première cassette, avec une reprise d’opérette. Trente ans après, Moussu T e lei Jovents bouclent l’histoire.
Moussu T e lei Jovents, Opérette (Manivette Records/Le Chant du Monde/Harmonia Mundi) 2014
Page Facebook de Moussu T e lei Jovents

(*)Banjo de Claude McKay a été réédité en 2002 par les Editions André Dimanche (Marseille)