Zebda, paroles d'indiens

Zebda, paroles d'indiens
Zebda © Thierry Teston

Avec leur dernier album, Comme des Cherokees, (le deuxième depuis leur reformation), les Toulousains de Zebda se placent, une fois encore, du côté des opprimés, des "sans-voix"… A coup de funk et de teuf, ils chantent les injustices, donnent corps, sans démagogie, aux réalités qui les révoltent, embrasent les consciences et les corps de leur cocktail explosif… La tribu poursuit sa route ; on leur emboîte le pas ! Rencontre avec deux des chanteurs, Magyd Cherfi et Mustapha Amokrane.

"Y’a embrouille. Quand t’es gamin, on te retourne le cerveau : on te fait croire que le beau gosse, c’est le cow-boy, que le salaud, c’est Geronimo… Quelle manipulation mentale des puissants te pousse donc à sublimer l’oppresseur ?" Si Mouss et Magyd de Zebda se posent aujourd’hui cette question, ils ont, dès l’adolescence, choisi leur camp. Celui des Indiens, des minorités, des colonisés, des fragiles.

Comme des Cherokees : le titre de leur dernier album porte fières les couleurs de leur tribu, celle des dominés, asservis, en une torsion de l’esprit, à la cause des puissants. "Notre contexte familial stable, respectueux, sans violence, nous a permis d’accéder tôt à cette conscientisation. Mais les autres, les gamins des quartiers, nos copains moins favorisés ?", s’interrogent-ils.

"Par cette image, on parle aussi des relations Nord-Sud, des inégalités sociales d’un même pays, des iniquités de genres. Il y a surtout ces idéaux généreux, dont on te rebat les oreilles, les Droits de l’Homme, la fraternité, l’égalité, qui te bercent d’illusions… Puis, un jour tu ouvres les yeux, tu regardes la réalité en face, tu dissèques l’Assemblée Nationale, et tu demandes : Elle est où votre diversité ? La mixité, l’Universalité ne se décrètent pas, ne se dissimulent pas derrière de beaux symboles : elles s’éprouvent, se vivent, se transmettent par l’expérience…"

Comme des gosses

D’emblée, ceux qui signent leur nom d’un Z qui veut dire Zebda, donnent le ton : de leur accent toulousain, à couper à l’épée, ils pourfendent les injustices, font mouche, s’insurgent pour de nobles causes, propagent, avec un enthousiasme inaltérable, leurs motifs d’indignation… Une posture, le poing levé, qui n’empêche pas la déconne. Ainsi joue Zebda. Comme des Cherokees, comme des gosses aussi, enturbannés de leurs ronds de fumée, dans le halo de leurs ruses de Sioux. Mouss le dit : "Cette énergie intacte, de gamins, a construit notre histoire musicale, l’aventure de nos vies. On a posé nos premiers pas sur les planches, avec cette envie inaltérable de foutre le feu, de mettre le kiff, partout sur notre passage". Depuis leur reformation avec l’album Second Tour en 2012, l’équipée poursuit donc sa folle cavalcade, pied au plancher.

Une couleur funky

Avec Comme des Cherokees, ils accroissent encore l’intensité de leurs vibrations, par l’intégration d’un guitariste multivitaminé : Yarol Poupaud de FFF. "Pour ce dernier disque, on souhaitait un son brut, rock’n’roll, coup de poing. Avec lui, ce fut l’évidence, le coup de foudre. Bing !", se réjouit Mouss. L’ambiance, ici, se fait donc plus funky qu’à l’accoutumé, dans la veine des bandes-son qui les abreuvaient, enfants : "Dans les quartiers des 80’s résonnaient James Brown, Michael Jackson, Kool & The Gang, Earth, Wind & Fire… Sur leurs gammes, leurs rythmes, leurs mots revendicatifs, on effectuait nos chorés, nos phases de danses de beaux gosses…". En bref, ils réalisaient leurs "Petits Pas", du nom de leur chanson ("Elle déboîte, nan ?"), sorte de Mia toulousain, appel à la thérapie par la danse, aux réparations des âmes par le lâchage des corps, dans une société trop cérébrale.

Si Zebda évoque leur ville rose dans deux chansons (L’Accent, ou Essai), ils reviennent surtout sur leur thème crucial : l’immigration. Les textes de Magyd, aménagés par le reste du groupe, à base de punchlines percutantes, dressent ainsi des portraits, des histoires, sans angélisme ni misérabilisme, sur la trajectoire de déracinés. Ainsi, Fatou parle-t-elle des incendies mortels d’hôtels vétustes, à Paris, loués sans respect par des marchands de sommeil, à des immigrés fragilisés. "Sans être dans le pamphlet, le discours ni le meeting, nous sommes la voix des "sans voix", notre privilège, poursuit Mouss. On met des harmonies, des mots, sur nos observations, nos ressentis d’injustice." Sous leur art, s’éveille alors le portrait tendre des Chibanis, ces immigrés retraités, isolés, dans l’impossibilité de rentrer au pays, invisibles, souvent réduits au silence.

L’immigration, sans fantasme, ni dramatisation

En toile de fond, se pose alors cette question. Avec la percée du FN aux dernières élections européennes, leur discours se fait-il plus urgent ? Mouss répond : "Au quotidien, nous constatons plusieurs phénomènes. Nous recevons ainsi de pleine face cette parole raciste décomplexée, abrutie. En même temps, à chaque concert, le public nous prouve, par son enthousiasme, qu’il fait bon vivre ensemble, que la population aspire à une joie commune. Un appel d’air ! Pourtant, quand chaque semaine, tu entends à la télévision que les Musulmans sont des assassins, les arabes des voleurs, quand les médias se focalisent sur 70 voitures brûlées à l’issue d’un match de foot (c’est mal, bien sûr !) sans rappeler que des milliers d’Algériens ont célébré leur victoire dans la paix, forcément ça libère une parole violente ! Mais ce pays ne se réduit pas à ces clivages ! Il faut savoir, parmi la sinistrose et le cynisme ambiant, imposés par les dominants, reconnaître "les petits pas" positifs, sans fantasme, ni dramatisation. Avançons !" Zebda, ou les paroles de vieux sages indiens…

Zebda, Comme des Cherokees (Universal) 2014
Site officiel de
Zebda
Page Facebook de
Zebda