CharlÉlie Couture intime

CharlÉlie Couture intime
CharlÉlie Couture aux Francofolies de la Rochelle 2014 © RFI / E. Sadaka

Depuis plus de trente ans, CharlÉlie peint et dépeint le monde dans des chansons aux paysages urbains, qui nous trimballent avec lui de Paris à New York. Tantôt rock, électro, blues ou jazz … Quand l’inclassable musicien est sans ses pinceaux, le fabuliste pose le décor avec des mots. On avait beaucoup aimé Fort-Rêveur, le voilà de retour avec l’élégant et entier ImMortel, dont il a confié la réalisation à Benjamin Biolay. Rencontre.

RFI Musique : ImMortel est un titre emblématique, universel et personnel à la fois…
CharlÉlie Couture :
L’album tourne autour de la question du temps, de l’existence. J’ai traversé une période pendant laquelle je me voyais disparaitre doucement, mais sûrement. Comme on peut disparaître doucement et sûrement, ou d’un seul coup : ce qui est arrivé à un certain nombre d’amis ou de gens dont je me sentais proche. Comme Gilles Verlant*, son décès m’a fait beaucoup de peine, ou des artistes qui s’étaient efforcés de laisser une empreinte, comme Daniel Darc, Bashung, Chichin. Des gens qu’on croyait inaltérables, qui d’un seul coup, se sont effacés. Je me suis dit : après tout, moi pareil, on ne me cite pas souvent. Je n’existe quasiment plus nulle part. Je n’avais plus de maison de disque. Le dernier disque avait été peu chroniqué par les médias. Je me suis dit quand bien même je viendrais à disparaître, qui cela toucherait-il ? Alors, sans que ce soit particulièrement prémédité, ces questions-là sont certainement restées en suspens dans l’eau de mes chansons.

Vous avez souvent écrit des chansons comme des road movies. Celles d’ImMortel, dont vous avez confié la réalisation à Benjamin Biolay, se dessinent dans un cocon lui aussi plus intime…
On aurait pu faire un double album, il y avait d’autres chansons tout aussi importantes. Le disque a pris son allure par le fait. J’avais peut-être envie d’être plus intime parce que la question de la disparition n’a de sens que quand on la traite dans la complicité. J’ai suffisamment écrit sur le monde. Sur ce disque-là, j’ai eu envie de quelque chose d’autre. C’est aussi pour ça que le travail avec Biolay était passionnant : j’ai pu laisser aller ma propre interprétation sans l’angoisse de la finalisation du truc. Les premières minutes, c’était quelque chose que je n’avais jamais vécu. Il avait une puissance d’écoute extraordinaire. Il me posait des questions sur des accords qu’il avait vus tout de suite. C’était intimidant et rassurant à la fois. Il s’est occupé de l’enveloppe d’une manière que je n’aurais pas su faire. Souvent, je demande aux auditeurs de faire le grand écart : quand je fais un morceau rock, c’est très rock. Quand c’est suave, c’est très suave. Lui, a trouvé un commun dénominateur pour que l’on passe d’une chose à une autre sans avoir à faire l’exercice d’accommodation que je demande aux gens dans mes disques.

Vous êtes musicien, auteur, peintre...  Dans la chanson Be an artist, vous en interrogez le sens même ?
Pour moi, il y a deux sortes de gens, les archers et les éclaireurs. Les archers connaissent leur cible, visent avec l’idée de ce qu’ils cherchent à atteindre, réfléchissent avant d’agir. Les éclaireurs, eux, sont inspirés par le vol d’un oiseau, une odeur, ou la forme d’un nuage, et vont suivre leur instinct : ils vont passer par un chemin jamais emprunté parce que la logique n’amène pas à passer par là. Être artiste, c’est être mû par des émotions dans une société qui incite à expliquer tout avec une force d’information objective. J’ai toujours écrit à partir du réel, et ce que je trouve d’excitant, c’est de transcender le réel, de lui faire dire quelque chose qui le dépasse.
Si le poète a un sens, et une arrogance d’ailleurs, c’est celle de donner son avis. Les gens s’efforcent de ne pas donner leur avis. Nous, d’une manière culottée, ou déculottée, on ose se montrer avec nos faiblesses. On dit ce qu’on ressent, si tant est qu’on serve à quelque chose et qu’on ait un sens, c’est comme ça que ça marche. Les artistes, les créateurs, font partie de ce peuple d’hyper sensibles qui n’ont pas la chance d’avoir le compresseur de la raison. Du coup, ils prennent tout au maximum, sont deux fois plus heureux que tout le monde quand ils sont heureux. Deux fois plus tristes quand ils sont malheureux. Et comme ils ne peuvent pas le garder pour eux, faut que ça sorte.

Faites-vous souvent se croiser la peinture et la musique ?
Dans beaucoup de mes spectacles, j’ai inclus une partie visuelle. J’avais tourné un film pour New YorCoeur. Là, il y a sur scène les trois peintures qui sont photographiées dans la pochette du disque. Elles sont dans la continuité de toutes ces choses-là, et font partie de toute la démarche que j’ai menée. Je suis heureux qu’elles apparaissent dans le disque, ce sont des portraits intérieurs : quand on représente un individu, on raconte les détails de ses yeux, son nez, sa bouche, c’est-à-dire son masque, et pas vraiment ce qu’il y a à l’intérieur, alors qu’à la Renaissance, on s’efforçait de mettre l’histoire de quelqu’un dans le décor qu’il y avait autour. Moi, j’ai mis les choses à l’intérieur.

*journaliste musical décédé brutalement en 2013
CharlÉlie Couture ImMortel (Mercury) 2014
Site officiel de CharlÉlie Couture
Page Facebook de CharlÉlie Couture


A écouter : la rencontre avec CharlElie Couture dans La Bande Passante (22/10/2014)