Jean Guidoni magnifie Leprest

Jean Guidoni magnifie Leprest
Jean Guidoni © DR

Quand un interprète magistral s'allie à un auteur d'exception, cela ne peut que provoquer des étincelles. Sur ce Paris-Milan, Jean Guidoni s'empare des mots du regretté Allain Leprest. Douze textes inédits mis superbement en musique par Romain Didier qui palpitent sous nos peaux et qu'on sent vibrer dans nos poitrines. Du grand art.

RFI Musique : Quel a été le point de départ de ce projet ?
Jean Guidoni : Le hasard. J'avais déjà enregistré une chanson d'Allain qui s'appelle J'ai peur sur l'album tribute Chez Leprest. On avait fait une soirée au Bataclan d'ailleurs pour l'occasion. Il était déjà malade. Quelque temps après, Didier Pascalis qui travaillait avec lui et le défendait bec et ongles, me propose de participer au spectacle hommage Où vont les chevaux quand ils dorment. Un soir pendant les répétitions à Ivry, Didier me demande si ça me plairait de prendre part à un disque dans lequel il y aurait des textes inédits d'Allain. Le lendemain, il revient me voir en me disant qu'il a réfléchi et qu'il ne veut pas plusieurs artistes mais moi seul pour cet album. Comme j'allais entamer un autre projet, il a fallu d'abord que je vois pour savoir si c'était jouable.

Pourquoi auparavant n'avez-vous jamais demandé à Allain Leprest d'écrire pour vous ?
J'y ai pensé il y a quelques années. Je n'ai finalement pas osé, non pas par timidité mais parce que je me disais qu'il essayait aussi de s'imposer aussi qu'interprète.
 
Quels étaient vos rapports avec lui ?
On se croisait ici et là mais on n'était pas proches. Peut-être qu'il y avait une sorte de gêne respective. J'avais peur des gens qui l'entouraient et je ne savais pas vraiment si j'allais les intéresser. Allain représentait quand même à l'époque une certaine hétérosexualité, ce qui n'était pas forcément ma tasse de thé. En 2009, on avait fait un co-plateau à Aubervilliers.
Romain Didier aux mélodies de cet album, une évidence ?
C'était une occasion rêvée car c'est une mélodiste que j'adore. Il a beaucoup travaillé avec Allain. Et humainement, c'est quelqu'un de formidable. Romain me connaît, il m'a fait du sur-mesure.
 
Avez-vous ressenti la même émotion qu'avec Pierre Philippe (son parolier pendant une grande partie de sa carrière, ndlr) au moment de la réception des textes ?
J'ai eu une envie immédiate de les chanter sur scène. Cela me rappelle exactement les premières chansons qu'on a faites avec Pierre Philippe et où j'avais vraiment le désir d'y aller. Je me suis dit que l'univers était là et qu'il me correspond. Ce sont les deux auteurs avec qui j'ai senti une réelle alchimie. Le fond est le même. C'est la forme qui est différente, plus allégée, plus directe chez Leprest.
 
"Horizontalement/Le sablier ne sert à rien/ C'est renversant". Cette phrase ouvre le titre Paris-Milan. N'est-elle pas symbolique de la puissance d'écriture de Leprest ?
C'est une fulgurance. Il y a tout Leprest là-dedans et notamment ce goût pour le paradoxe. Dans la chanson suivante Ou l' contraire, on est dans l'illusion, on peut faire croire ce que l'on veut. C'est jubilatoire pour un interprète de pouvoir chanter ces mots-là. Je n'ai pas eu de difficultés à  m'approprier les textes. La particularité que j'ai, je pense, c'est de vampiriser les choses.
 
A quoi vous ramène la chanson Dans le jardin de Gargarine ?
A mon enfance. Je viens, comme Allain, d'une famille populaire de communistes qui s'attendait à de beaux lendemains. La chanson parle de tous ces espoirs déçus. Je n'ai jamais été communiste mais je suis évidemment plus à gauche qu'à droite.
 
Allain Leprest n'a jamais été vraiment reconnu à sa juste valeur. Même constat pour vous ?
Si je pense ça, je vais déprimer. Je me dis toujours toujours que j'ai déjà de la chance d'avoir eu ce parcours. Pour quelqu'un qui abordé le métier par la scène en chantant des textes interlopes, c'est quand même pas mal. En principe, je n'aurais dû qu'être un feu de paille. Sauf que ma force, c'est la scène et là on ne peut pas me mettre de bâtons dans les roues. Après concernant les passages en radio et l'exposition médiatique, c'est une autre affaire...
 
"Les remords, ça n'a pas de prix", chantez-vous dans Paris-Milan. En avez-vous ?
Pas tant que ça. Vous savez, je n'ai jamais vécu dans un état de chance permanent. Dès que je finissais quelque chose, il fallait que je reparte pratiquement de zéro. C'était un éternel recommencement. Je n'ai jamais douté du chemin que je devais emprunter mais au fil des années ça a pris paradoxalement plus de temps pour devoir convaincre.
 
Longtemps votre répertoire a tourné autour de la solitude, du sexe, de la décadence... La noirceur, c'est un lointain souvenir ?
Elle reste là. Sauf que j'ai appris un peu à cacher les choses. Dans la vie, on n'est pas forcément d'obliger d'exposer tout ça. Ma noirceur est assez positive, elle ne me plombe pas.
 
Est-ce encore envisageable un Jean Guidoni en talons aiguilles et bas résille ?
Sait-on jamais (rires). Je prenais cela comme un jeu tout en faisant passer quelques messages. C'était une facette de moi que j'avais envie de montrer. Lors du final, j'arrivais en chantant Get happy de Judy Garland et tout de suite après on basculait dans un déchirement terrifiant avec L'horloge. Les gens avaient le souffle coupé. Moi-même, j'étais remué.
 
La scène est-elle le lieu où vous vous sentez le mieux ?
Je préfère être là qu'ailleurs. C'est là où je me sens le plus libre et où est ma réalité. Le reste est irréel pour moi. En ce moment, je me réveille, j'imagine mon entrée en scène et j'en ai des frissons. C'est plutôt bon signe (rires).

 
Jean Guidoni Paris-Milan (Tacet) 2014
Site officiel de Jean Guidoni
Page Facebook de Jean Guidoni
 
A écouter : la session live avec Jean Guidoni dans La Bande Passante (02/10/2014)

Spectacle : "Paris-Milan" au Théâtre de la Ville à Paris le 14 octobre.