La Grande Sophie, à son sommet

La Grande Sophie, à son sommet
La Grande Sophie © C. Blay

Déjà étincelante avec son précédent disque La place du fantôme, la Grande Sophie continue de s'enraciner avec brio dans le paysage musical en empruntant des chemins à la fois aventureux et fédérateurs. Ce septième album intitulé Nos histoires est pop, poétique, tendre, nerveux et bluffant de bout en bout.

Spontanément, on lui fait part d'emblée de notre enthousiasme débordant au sujet de son nouveau-né discographique. Pense-t-elle, à ce moment précis, qu'on la lui fasse à l'envers ? Plus tard, au cours de la conversation, elle glissera : "Quand on me fait un compliment, je me demande toujours s'il n'y a pas un truc derrière". Aucun vice caché pourtant dans notre dithyrambe. D'ailleurs, on va même l'écrire noir sur blanc que Nos histoires est un disque proche de la perfection.

Mais chez la Grande Sophie, l'incertitude est chevillée à son corps volcan. C'est constant, tenace et les années n'arrangent rien à l'affaire. Même sa Victoire de la musique, décrochée il y a deux ans pour La place du fantôme, n'a pas modifié d'un iota, cette donnée. D'où ce besoin ici presque thérapeutique de l'exprimer en chanson (La maison des doutes).

De ses doutes si envahissants, la Grande Sophie peut néanmoins en tirer certains effets salvateurs. C'est certainement grâce à eux qu'on constate, un positionnement interne sans cesse à la relance, une remise en question artistique permanente et un combat pour l'ouverture.

Pour chaque disque, la chanteuse ouvre de nouvelles perspectives qui lui permettent de gravir sainement les échelons. "Cela a toujours été mon point de départ : ne pas m'enfermer quelque part. Je préfère avancer de cette manière-là et je m'y tiens. Ce qui est le plus dur dans une carrière, c'est de tenir la distance. Il faut savoir se renouveler, se régénérer. Ma trajectoire est longiligne. Comme moi, finalement". Elle se marre franchement, sans se départir de cette pointe d'humilité qui est toujours bonne à entendre.

Pop ou chanson

D'une fluidité impressionnante, lumineux comme un orage de printemps, cet album fait le pari du protéiforme, de l'entrechoquement stylistique entre la chanson et la pop. La Grande Sophie casse donc la baraque où on la voyait déjà s'installer. Nos Histoires n'est un pas un titre hasardeux.

Il est tourné vers la rencontre, à l'extrémité inverse du fil introspectif qu'elle avait tissé auparavant. "Ce qui m'intéresse, c'est comment ceux qui vont écouter ce disque vont interpréter mes chansons. Je me rends compte souvent qu'à la fin de mes concerts, ils me racontent d'autres histoires, pas forcément le sens que j'ai voulu y mettre. À notre époque, où tout est assez sinistre, l'imaginaire est une véritable porte de sortie, propice à l'évasion. C'est une des choses les plus précieuses que nous ayons".

Parmi les nombreuses perles contenues dans ce bouquet de morceaux, Hanoï se hisse sur la plus haute marche du podium. Une chanson d'une rare beauté, passerelle parfaite - à tout point de vue - entre son travail précédent et celui-ci. C'est là-bas, la capitale du Vietnam, que la Grande Sophie a aussi bien mis un point final à sa tournée qu'écrit la première page de ce septième chapitre. "Nous sommes partis avec le groupe Poni Hoax pour jouer dans le festival Ohlàlà. La démarche initiale, c'était qu'il y ait un échange entre des artistes vietnamiens et français. Mais rien ne s'est passé comme prévu, car c'était au moment de la mort du général Giap, leur héros national. Il y a eu des jours de deuil à n'en plus finir et on n'a pu donner qu'un seul concert. J'ai prolongé néanmoins ma présence dans ce pays qui m'a fascinée par son énergie et sa pureté. J'ai eu donc envie de laisser une trace de voyage. Je vais y retourner au mois de décembre et l'idée de chanter Hanoï à Hanoï me donne déjà des frissons".

Boostée par cette récente aventure, la Grande Sophie n'a pas ronronné tranquillement au coin du feu. Elle a de nouveau fait appel au trio gagnant de La place du fantôme (Ludovic Bruni, Vincent Taeger et Vincent Taurelle). Invitée à mettre ici et là son grain de son un peu partout, cette belle équipe provoque de subtils remous qui servent idéalement l'inspiration de la chanteuse. À une exception près, Tu dors où la Grande Sophie convoque seule, son amie Jeanne Cherhal pour un piano-voix conquérant.

Émotions et sentiments

Au cours de la déambulation de dix titres, on l'entend aussi mettre des coups de latte aux amours éphémères (Les portes claquent) ou aux sentiments de défaite (Ma colère), administrer d'ardents baisers contre le vide qui peut parfois habiter le corps (sublime Je n'ai rien venu venir, inspiré par le livre Jours sans faim de Delphine de Vigan), s'émouvoir du défi éperdu et vain d'un survivant de Fukushima (Depuis le 11 mars).

Et puis, il y a Maria Yudina, pianiste russe virtuose dont le caractère et la détermination l'ont laissée bouche bée. "Pendant que je séchais lamentablement sur une de mes chansons, un ami l'écoutait en boucle. Au bout d'un moment, je suis allée lui demander ce qu'il écoutait. Quand il m'a répondu Maria Yudina, j'ai d'abord trouvé son nom très joli et ensuite, je me suis penchée sur son histoire. Elle était admirée par Staline. Lorsque celui-ci l'a entendue interpréter le Concerto n°23 de Mozart, il a été tellement bouleversé qu'il l'a fait réveiller en pleine nuit pour qu'elle l'enregistre. Ce même Staline lui a versé par la suite, une grosse somme d'argent. Comme elle était farouchement opposée à son régime, elle a tout redonné à l'église. Cette femme est pour moi une héroïne".

Comme la plupart des autres chansons, cette histoire singulière s'aventure bien au-delà de la chambre cocon. Elle laisse une marque indélébile. Ce qui ne rend pas cette insatiable Grande Sophie plus sereine pour autant. "Quand je sors un album, j'ai toujours l'impression de mettre ma vie en jeu". Qu'elle se rassure : les louanges risquent de fuser à la pelle.

La Grande Sophie Nos histoires (Polydor) 2015
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