Jamait sans son âme

Jamait sans son âme
Yves Jamait © G.Favre/T.Novak

Si ses mots ricochent toujours entre douceur et aplomb, Yves Jamait a légèrement changé ses habitudes. Son désir de nouvelles rencontres artistiques l'a amené à travailler sur son nouvel album, Je me souviens… avec deux membres du groupe Tryo. Ce sixième opus, sans conteste le mieux produit dans sa discographie, regarde sans pesanteur dans le rétroviseur et touche droit au cœur.

RFI musique : Vous vous êtes entouré d'Emmanuel Eveno et Daniel Bravo, soit la moitié du groupe Tryo, pour cet album. Une volonté de défricher votre univers ?
Yves Jamait : Cela faisait trois disques que j'avais envie de travailler avec un arrangeur. Comme on a produit le précédent avec mon équipe, on a fait dans l'économie. On a continué à faire comme toujours, c'est-à-dire de manière un peu familiale, et j'avais peur que ça soit répétitif dans notre manière de travailler. J'ai signé à nouveau avec la même maison de disques sauf que c'est elle, cette fois-ci, qui produit. On était d'accord sur une aide extérieure. Des noms ont circulé, mais j'ai besoin à la fois d'être en confiance et que l'envie vienne des deux côtés. En discutant avec Bibou, le manager de Tryo, il m'a dit qu'il en connaissait deux qui seraient intéressés. J'ai la chance que les parents de Tryo aiment ce que je fais (rires). C'était un bon hasard. Les arrangements ont été au-delà de ce que j'espérais. J'étais spectateur de ce qui se passait, pour le coup, et c'était très agréable.

La constante chez vous, c'est l'allure conviviale d'auberge espagnole que vous insufflez à vos disques...
J'ai toujours dit que je faisais de la variété, dans le sens noble du terme. Je ne suis pas enfermé dans un genre particulier, j'ai envie d’éclectisme. On ne fait que piller chez les autres ce qu'on désire prendre. Il n'existe pas de musique française à proprement parler.
 
Le temps qui passe est-il définitivement votre sujet de prédilection ?
Totalement. Je suis étonné d'ailleurs que cela ne traumatise pas plus de personnes que ça (rires). Je pense qu'en filigrane, c'est assez récurrent chez beaucoup de créateurs, et cela quel que soit le domaine artistique.
 
Aviez-vous besoin ici de convoquer le souvenir ?
Le propos, ce n'est pas : "c'était mieux avant" mais plutôt de chercher sur quel socle on est bâti. C'est un inventaire à la Georges Perec. Il y a des souffles agréables dans la nostalgie. Il ne faut pas que ça devienne pathologique, bien sûr.
 
"Tout fout le camp", comme vous le dites dans Le temps emporte tout ?
Je m'amuse à dire "Tout fout le camp" et en même temps, "La vie, c'est maintenant". Il y quelque chose de très désespéré à travers la première phrase et plein d'espoir dans la seconde. C'est parce qu'on regarde en arrière qu'on se rend compte que vivre, c'est tout de suite. Ce n'est pas un projet qu'on peut remettre à plus tard. Sans faire de grande philosophie de comptoir, il faut en profiter maintenant.
 
L'inéluctable vous effraie-t-il indirectement ?
Paradoxalement, tout ça s'arrange un peu avec le temps. Mes lectures y sont pour beaucoup, notamment Nietzsche. La philosophie m'apporte énormément, pas forcément pour avoir des réponses, mais pour se poser d'autres questions salvatrices. Cela m'a traumatisé très jeune de savoir qu'il y avait une fin, j'en ai eu une conscience quotidienne.
 
Vous avez écrit J'ai appris, en hommage à l'animateur de radio et patron pendant plusieurs décennies, des Francos de La Rochelle, Jean-Louis Foulquier. Était-il une sorte de mentor pour vous ?
C'est quelqu'un qui a été bienveillant avec moi, comme il l'a été avec beaucoup de gens de la chanson française. J'ai eu la chance de passer 15 jours de vacances en sa compagnie. Lui étant un noctambule et moi un insomniaque, on a beaucoup échangé. J'aurais aimé que ça dure plus. Un mois avant qu'il ne disparaisse, on avait discuté longuement au téléphone. Cette chanson, c'est une manière de célébrer quelqu'un qui a beaucoup compté dans la chanson française et qui surtout, a vraiment aimé ça. Ce n'était pas un arriviste, Jean-Louis.
 
L'image de gavroche ou de titi parisien que certains vous collent n'est-elle pas réductrice ?
Cela m'a beaucoup énervé. Mais je me suis fait à l'idée que je n'allais pas, moi, éduquer les médias. Quelques-uns ont des références très limitées et sans nuance. J'ai une casquette irlandaise sur la tête. Personne n'a dit à Sean Connery qu'il avait une casquette de gavroche ! C'est réducteur parce que j'imagine que quelqu'un, qui va entendre parler de moi pour la première fois, peut se dire : "Encore un sous Renaud qui va nous les gonfler !". J'ai répondu à ça à travers la chanson Accordéon. Dès qu'il y a cet instrument et une casquette, on parle de gouaille. Je veux bien qu'on dise que je braille, mais je n'ai pas la goualante.
 
Dans Accordéon, le "Monsieur Azzola mes respects" est un clin d’œil à Brel ?
C'est quand même un honneur d'avoir Marcel Azzola qui vient faire un petit coucou sur une de mes chansons. Quand je lui ai proposé, il m'a dit : "Ils jouent vachement mieux que moi, les accordéonistes que tu as déjà". Le but, c'était qu'il vienne partager ce morceau. On s'en fout des gens qui disent que c'est instrument ringard. C'est d'une connerie sans nom. À chaque fois que je sors un album, on me fait la remarque qu'il y a encore de l'accordéon. Ce n'est pas une maladie à ce que je sache !
 
Yves Jamait, ce n'est pas pour les playlists de radio ?
Je vous avoue que, de temps en temps, cela procure de la frustration. Là j'ai bossé différemment, mais peu importe la façon dont je travaille, certains disent que ça ne rentre dans leur case alors que le disque n'a pas été écouté. J'aurais beau faire de l'électro ou approcher Feu Chatterton !, ce serait la même sentence. Il me reste un public fidèle et je ne m'interdis rien. La seule chance que j'aie, c'est moi qui me la donne.
 
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Yves Jamait Je me souviens… (Wagram label) 2015
Site officiel d'Yves Jamait
En concert à Paris au Pan Piper du 12 au 14 décembre 2015