Alex Beaupain, tenaces obsessions

Alex Beaupain, tenaces obsessions
Alex Beaupain © Capitol

Toujours avec cette élégance du mot et cette justesse du sentiment, Alex Beaupain continue d'explorer sa coriace veine mélancolique. S'il laisse dans ce nouvel album intitulé Loin, une très grande majorité des musiques à sa garde rapprochée, il chante à nouveau le deuil, le temps qui passe et les amours qui se délitent. Rencontre.

RFI Musique : Est-ce par crainte de la redite que vous avez fait appel à d'autres compositeurs pour ce nouvel album ?
Alex Beaupain : Je me suis dit rapidement qu'il allait falloir que je demande beaucoup plus de musique aux autres, ce qui donne cette forme à cet album où il n'y en a que deux de moi. Comme auteur, j'ai la chance que cela vienne facilement. Comme compositeur, si je ne recharge pas un minimum au bout d'un moment, j'ai peur de tourner un peu rond. Là, j'étais en train de travailler sur la bande originale du prochain film de Christophe Honoré (ndlr : Les malheurs de Sophie). J'acquiers très vite des automatismes quand j'écris de la musique. En plus, quand il s'agit d'en faire pour un film, tu écris des thèmes différents, mais il faut une homogénéité. Le risque, c'était de tomber dans une redite pour ce disque.

Y a-t-il une famille autour d'Alex Beaupain ?
Il commence à s'en constituer une : La Grande Sophie forcément, Julien Clerc avec qui il y a un échange pour nos albums respectifs. Vincent Delerm, c'est la première fois qu'on travaille ensemble, mais on s'est rapprochés ces dernières années. C'est un garçon intelligent. On a des avis similaires sur les gens de notre métier. Je suis allé le voir au théâtre Déjazet au moment de la sortie de son album Les amants parallèles. J'écoutais ses chansons et je me faisais la remarque qu'il écrivait aussi bien les musiques. J'ai eu envie de lui en demander. Après, il a réussi quand même à me refourguer également un texte !

D'ailleurs avec Rue battant, c'est la première fois que vous prenez une chanson pour laquelle vous ne signez ni le texte et ni la musique...
Quand j'ai reçu la chanson, j'ai été un peu interloqué. J'ai hésité à la prendre. La chanson est assez intime parce qu'elle ne peut qu'être chantée par moi. Cela se passe à Besançon et on comprend, en filigrane, que mes parents sont morts. Vincent était venu à mes 40 ans, il a parlé avec des amis et dans la foulée, il m'a envoyé cette chanson. Après je me suis rappelé que j'avais fait le même coup à Julien Clerc et qu'il n'était pas partant parce que c'était trop personnel. Donc, je ne pouvais pas reprocher à Vincent ce que j'avais reproché à Julien. Je l'ai juste prévenu que c'était la dernière fois (rires).

Vous avez perdu vos deux parents. C'est douloureux de prononcer ces mots "Je suis votre enfant" ?
Ce n'est jamais douloureux de chanter des chansons tristes ni de les écrire. Le but n'est pas de faire une thérapie, mais de bonnes chansons. Ce n'est pas une consolation, mais il y a quand même peu de gens qui ont l'occasion de faire leur deuil en faisant des choses jolies et qui en plus, vont être entendues et peut-être aimées. Cela remplit quelque chose en soi.
 
Le texte de Je te supplie n'aurait-il pas pu figurer dans Les chansons d'amour ?
Oui. Cela faisait longtemps que je n'avais pas écrit là-dessus (ndlr : le deuil de la fiancée disparue). Je me rends compte que ça faisait deux albums dans lesquels je ne l'avais pas fait. À un moment, je ne peux m'en empêcher et cela revient. Et puis là, cela me faisait vraiment plaisir d'écrire une chanson sur cette histoire avec Julien Clerc. Initialement, on avait travaillé un poème d'Henri Michaux sur cette musique pour son album. Mais on n'a pas eu l'autorisation des ayants droit d'y toucher. Donc il l'a abandonné. Je savais que Julien n'allait rien faire de cette mélodie : je l'aimais tellement que je lui ai demandé de la récupérer pour mon disque.
 
La phrase "La tristesse durera toujours" de la chanson Van Gogh, c'est presque un gimmick ?
Cela m'avait marqué quand j'ai vu le film de Maurice Pialat A nos amours et dans lequel il a ce monologue qu'on peut entendre dans le disque. Cette phrase m'obsède depuis un bon moment. Je tournais toujours autour et je ne savais pas quoi en faire. Juste avant le disque, je revois le film. Quand Van Gogh dit ça, on peut penser que sa vie est triste. Et Pialat explique que ce que le peintre a voulu signifier, c'est que l'environnement dans lequel il évolue est triste. Ça m'a fait rire parce que moi, qui écris des chansons extrêmement mélancoliques, je suis plutôt un garçon joyeux qui adore sa vie. Concernant les artistes, on a tendance à mêler inextricablement ce qu'ils font et ce qu'ils sont. Je ne suis pas toute ma vie le solitaire, le veuf, l'inconsolé. Il y a un peu d'ironie dans cette chanson, un petit recul à la Souchon.
 
Votre rapport tenace à la mélancolie a-t-il évolué ?
La tristesse qu'il y avait avant dans mes chansons se doublait d'une espèce d'énergie et de rébellion qui étaient propres à une espèce de jeunesse. Ici, il y a peut-être plus de résignation face aux mêmes problèmes à savoir la fin de l'amour, le deuil, le temps qui passe. C'est plus doux, mais aussi plus terrible à la fois.
 
Avez-vous "grandi trop vite" ?
J'ai une enfance assez normale, heureuse. Après, j'ai vécu dans l'angoisse. Je voulais vraiment être chanteur, il n'y avait que ça qui m'intéressait dans la vie. Et comme j'avais l'impression que vu d'où je venais, cela n'allait pas être possible, je me préparais à l'aigreur. C'est terrible de penser cela à 8 ans. Je me rappelle que j'étais totalement fasciné par les gamins qui chantaient. Je les jalousais vachement.
 
Pourquoi ce besoin de creuser les mêmes obsessions ?
Parce que les sujets de chanson ne sont pas inépuisables, ce sont toujours les mêmes. Georges Gershwin disait : "Il y a deux sujets de chanson : Paris et l'amour". Honnêtement, il y a l'amour, le deuil, le temps qui passe, quelques thèmes sociaux quand on est un chanteur un peu engagé. Qu'est-ce qu'on fait après ? C'est comme en peinture, on tourne autour des motifs.
 
La chanson engagée, ce n'est pas votre truc ?
J'aime ça, mais, en général, je trouve que c'est très mal fait. Pour cet album, je me suis posé la question d'écrire sur les attentats ou sur Charlie Hebdo. On ne peut pas être complètement perméable à ces choses-là. Comme tout le monde, ça me touche énormément. J'en ai écrit une et j'ai trouvé qu'elle était très mauvaise. J'en ai entendu chez mes petits camarades et c'est tuer les gens une deuxième fois lorsqu'on fait des chansons pareilles.
 
Pourquoi aimez-vous parfois être vachard au sujet des rapports amoureux ?
Parce que je suis comme ça, c'est ma personnalité. Et puis, je déteste le chanteur romantique ou de chansons d'amour qui nous la joue "pauvre petite chose", qui est quitté et se comporte toujours bien. Les gens intéressants sont ceux qui sont à la fois formidables et atroces. Et moi, je peux être égocentrique, salopard, lâche.
 
Alex Beaupain Loin (Capitol) 2016
Site officiel d'Alex Beaupain
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