Arthur H, les mots bleus

Arthur H, les mots bleus
© Emma Picq

Arthur H et son ami (et alter ego) Nicolas Repac se sont de nouveau associés pour imaginer Poétika Musika, une collection dédiée aux textes des poètes, remis en perspective à travers une mise en son cinématographique. Une réussite à l’écoute de L’Or noir, un premier volume consacré aux auteurs caribéens. Explication de texte.

RFI Musique : Comment est né ce disque ?

Arthur H : En fait, j’ai été invité au théâtre de L’Odéon, pour une soirée dédiée à Édouard Glissant, trois mois avant sa disparition, qui publiait une anthologie des textes l’ayant marqué. En remplacement d’un comédien, je devais lire trois textes. Ce n’était pas facile, et c’est en m’enfermant dans les toilettes que j’ai trouvé mon rythme sur ces textes. On m’a dit que cela avait beaucoup touché Glissant, peut-être de par ma pulsation bien personnelle de les aborder. Du coup, L’Odéon m’a proposé de monter un spectacle et l’idée de faire cette collection a fait son chemin.
 
Les belles histoires s’écrivent souvent par hasard ?
En tout cas, les coïncidences et hasards ont bien travaillé. Je ne devais pas être à L’Odéon, et un an et demi plus tard, je me retrouve en Haïti en train de déclamer des poésies devant leurs auteurs, James Nowel et Dany Laferrière.
 
Quelle est l’idée de cette collection ?
Nicolas Repac et moi-même devons être mégalomanes : nous avons le projet de mettre en musiques les poètes que l’on aime d’une façon groove, rock’n’roll, psychédélique, pour en faire ressortir le côté vivant, musical. J’ai envie de sortir la poésie de sa gangue culturelle, la rendre accessible. Il y a deux façons de vivre la poésie : l’une se fait dans l’intimité et le silence, une mise en espace et un rapport très secret de soi-même ; l’autre est l’aspect déclamation, donc en public, de conteurs qui font naître des images, et les envoient dans l’air.
 
Un chanteur, auteur, peut ressembler à un poète…
Oui, un poète populaire. Tout ça est vieux comme le monde. À partir du moment où un type a commencé à taper sur un tambour, il a fait du rap, de la transe. C’est la proto-musique, quelque chose de lié à la langue. C’est tellement basique que l’on a envie instinctivement de s’y reconnecter.
 
Vous vous concentrez sur le duo pour cet album…
Bien que j’aie arrêté de travailler avec Nicolas pour mes récents disques, nous sommes amis et nous souhaitions continuer notre relation artistique sur un mode plus libre, plus égal. Nicolas est un virtuose du sample, qui seul dans son studio à Montmartre peut donner l’impression que tout un orchestre est présent. Nous nous sommes retrouvés tout naturellement sur cette histoire, d’autant plus que le premier volume est consacré à la poésie antillaise, et donc quelque part une Afrique fantomatique qui nous hante l’un et l’autre.
 
C’est la suite logique de votre collaboration…
Totalement. Sur le thème Négresse Blanche, je disais le texte et Nicolas signait l’arrangement, une espèce de valse trip-hop africaine. Cela renvoie aussi à un morceau plus ancien, l’adaptation que j’avais faite d’un extrait de Salammbô de Flaubert. On creuse simplement plus profond.
 
Le choix de la poésie caribéenne francophone n’est pas innocent…
Il s’agissait de souligner la beauté de cette langue, à mon sens la plus belle actuellement dans la poésie. La plus vibrante, la plus sensuelle, la plus métaphysique, tout ce qui me touche. J’y retrouve cette tension qui existe dans la musique noire, entre le sexuel et le spirituel. C’est un imaginaire très puissant, très tellurique, qui n’est pas du tout une poésie désincarnée. Il s’agit aussi de raconter de belles histoires. Et tous ces textes ont en commun une forme de délire, un sentiment d’extravagance, comme si toutes les couleurs étaient très saturées. Une intensité proche de la folie douce.
 
Le tout-monde d’Édouard Glissant résonne dans votre univers…
Bien sûr. Ce dont parle Glissant, la créolisation par exemple, est dans notre sang. Il n’est plus possible de vouloir séparer les identités. Même si évidemment il existe encore des codes sociaux, des rapports à l’identité, différents selon chaque expérience, c’est un sentiment, une sensation, que l’on partage. Le tout-monde évoque une identité, très marquée et très diluée, qui nous échappe constamment. De même je suis très touché par ce que dit Dany Laferrière : « Je suis un écrivain américain de langue française. » C’est génial, à travers le Québec et les Antilles, nous sommes connectés à l’énergie de l’Amérique. C’est très vivifiant. 
 
La mise en scène est-elle différente de la mise en son du studio ?
La musique du spectacle, c’est l’ossature, que Nicolas a trouvée en quelques jours. Nous avons gardé cette simplicité, cette sobriété, qui laisse la place aux images des textes. Dans le disque, le climat est plus cinématographique, avec de nombreuses textures. Des sons samplés, désossés, retournés, mélangés pour accoucher d’un univers inédit.
 
Ce qui renvoie au propos de Glissant lorsqu’il dit « je parle en présence de toutes les langues »…
Comme le sample est un geste très contemporain, inventé par des jeunes Noirs du Bronx, ou d’Harlem. Ce n’est pas étonnant que Glissant soit connecté à ces idées dans l’air. On peut regretter que la France manque de curiosité et d’ouverture par rapport à de telles idées.
 
Quelle sera la suite de cette collection ?
Le prochain tome sera consacré aux beatnicks américains, malgré le problème de traduction. C’est une langue, argotique, populaire, qui possède un groove pas forcément facile à trouver en français. Et le troisième sera centré sur René Char : quelque chose d’abstrait, très spatial, très beau.
 
Arthur H – Nicolas Repac L’Or noir (Naïve) 2012
En concert le 31 mars au Théâtre de l’Odéon à Paris