Bertrand Burgalat, orfèvre rétro-futuriste

Bertrand Burgalat, orfèvre rétro-futuriste
© Serge Leblon

Hors du temps, aussi nostalgique que science-fiction par le son, aussi hédoniste que mélancolique dans ses textes, le nouvel album de Bertrand Burgalat, Toutes directions, est un manifeste d’élégance pop distanciée.

La pop n’est pas seulement affaire d’inspirations limpides et de cieux enchantés. La pop est une contrée qu’arpentent de patients assembleurs, des artisans tenaces, des mages de la justesse. Depuis des années, on connait Bertrand Burgalat pour ses aventures élégantes : des disques personnels semés d’arcs-en-ciel généreux et de visions fulgurantes, des productions infiniment classieuses pour son label Tricatel (April March, les Shades, Count Indigo, High Llamas, Michel Houellebecq…), des collaborations volontiers diagonales (Christophe Willem, Chamfort, Adamo, Einstürzende Neubauten, Katerine, Mick Harvey, Supergrass, Alizée…). 

Il y a en lui du Géo Trouvetou et de l’aquarelliste, de la grâce Beach Boys et de la liberté beatlesienne. Avec le temps, il est devenu un expert reconnu dans la science touffue du studio. Il s’est d’ailleurs construit un studio, dans une maison vénérable du bourg médiéval de Saint-Bertrand-de-Comminges, en Haute-Garonne. "J’ai pu y installer tous mes claviers, tous mes instruments, tout mon matériel, ce que je n’avais jamais pu faire. J’avais toujours des choses entreposées ici ou là et je devais souvent faire mes disques avec ce qui était disponible."
 
Alors, il a pu tout choisir méticuleusement, employer toujours la bonne couleur au bon instant. Et il a donc joué de tous les instruments, seulement accompagné à la batterie par Julien Barbagallo (Aquaserge, Tahiti 80, Lecube) et pour certaines guitares par Benjamin Guibert. Il a donc eu à sa disposition l’espace, le matériel et surtout le temps, sans contraintes d’horaires de studio et de rendu du résultat. Il a donc eu la liberté de la vérité, sans sons ni outils à la mode, sans non plus l’obligation de faire résonner sa musique comme celle d’un groupe de scène. Et il n’est dans un autre studio que pour ajouter des cordes sur quelques chansons.
 
Voici aussi pourquoi Toutes directions est un titre naturel pour ce nouvel album : Burgalat est allé partout où il le souhaitait et sans se restreindre jamais. C’est d’ailleurs pourquoi, aussi, il a choisi de ne pas écrire ses propres textes : "Bizarrement, je ne suis jamais vraiment arrivé à me lâcher en chantant mes propres textes. Je trouve presque plus vrai de chanter les textes d’autres auteurs."
 
Nombreuses collaborations
 
Alors il a largement ouvert la palette, suggérant un thème à un auteur, un titre à un autre… Il a collaboré avec des débutants, de vieux complices, des compagnons de rencontre : le comédien (et maintenant chanteur) Charles Berling, Barbara Carlotti, Laurent Chalumeau, Marie Möör, Élisabeth Barillé, Hélène Pince, Pierre Robin, Matthias Debureaux et Alfreda Benge, l’épouse de Robert Wyatt.
 
Tout parle d’amour sans illusions, de nuit, de rues vides, de douceurs étranges, de regrets à peine avoués. Les entrelacs de références sixties ou seventies, la froideur des rythmiques et la chaleur des mélodies, la délectation de poser sa voix de manière très clinique : Toutes directions peut être pris comme une sorte de manifeste de la touche Burgalat. On y sent de bout en bout une sérénité et une profondeur qui manquait à ses précédents albums (The Sssound of Mmusic, Portrait-robot, Chéri BB), peut-être trop vite accomplis. "J’ai toujours fait mes disques en m’accordant moins de confort et de moyens que les autres disques du label. J’enregistrais en un minimum de temps, dès que je trouvais un peu de temps de studio, sans jamais vraiment y investir ce que j’aurais investi pour un autre artiste de Tricatel."
 
Son label a conservé son indépendance mais aussi sa gourmandise : Toutes directions sort en CD, en vinyle mais aussi dans une édition limitée sérigraphiée par Jean-Pierre Muller, le créateur des visuels de l’album. Une édition de cent exemplaires à 200 € pour porter encore plus loin la passion de l’objet d’art pop. "Jamais sans la crise nous n’aurions tenté des choses pareilles", dit Burgalat.
 
Il navigue entre autarcie opiniâtre dans la création et générosité fervente dans les propositions musicales. Car la plupart des productions françaises du moment ont un son étroit, par modicité des effectifs à l’enregistrement, puis par souci de clarté sonore pour la frange importante du public qui écoute les nouveautés sur ordinateur. "Je n’arrive pas à m’habituer à l’effondrement de la qualité sonore des productions de ces dernières années", avoue Burgalat. D’où le soin mis au mixage, pour obtenir un son aussi équilibré sur les classiques chaînes de salon et sur les ordinateurs. Et, au bout du compte, Toutes directions sonne comme une rêverie rétro-futuriste.
 
Bertrand Burgalat Toutes directions (Tricatel) 2012
Site du label Tricatel