Daniel Darc, drames et miracles

Daniel Darc, drames et miracles
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Avec son nouvel album, La Taille de mon âme, Daniel Darc, le personnage le plus rock du rock français navigue toujours entre perdition et salut – mais désormais plus près de l’espoir que du désespoir.

Quand on dit que Daniel Darc est à mi-chemin du Paradis et de l’Enfer, on ne sait pas toujours vers où il se dirige. Mais il est vrai que, depuis quelques années, il semble bien installé sur la rive des ressuscités, après avoir connu les abîmes les plus sombres, dans sa vie comme dans sa carrière d’artiste.

Il reste qu’il connaît suffisamment les abysses des destinées rock’n’roll (drogue, alcool, douleurs, juges, deuils) pour pouvoir en résumer l’essence en formules lapidaires et codées qui sonnent comme des punch line de génies off-Broadway. Ainsi on rigole quand il lâche, dans C’était mieux avant, une de ses nouvelles chansons, "J’ai peur des noix de coco depuis Keith Richards/J’irai en enfer avec Richard Hell" ou, dans une autre, "Les vœux de bonne année/D’année en année/Sont moins longs à rédiger/Moins nombreux à poster".

L’album La Taille de mon âme est plein de ces traits de génie noirs, de ces éclairs véristes jaillis d’une vie qui compte parmi les quelques légendes du rock en France. Et c’est toujours de cette position – moitié miraculé, moitié blessé de guerre – que s’exprime Daniel Darc. Comment oublier son parcours, d’ailleurs ? Il incarne toutes les ambiguïtés des années 80, fécondées par la révolte punk mais avides de glitter et de plaisir. Dans Taxi Girl, il connaît autant la gloire (Cherchez le garçon) que la spirale autodestructrice de la recherche des limites ultimes. Ce sera ensuite l’errance, les ténèbres, les espoirs fracassés, les occasions perdues…  

En 2004, il écrit et enregistre Crèvecœur en compagnie de Frédéric Lo. Résurrection. Il chante la mémoire de ses amis disparus et la force salvatrice de sa foi protestante, son amour fervent de l’humain et ses regrets de survivant. À plus de quarante ans, il reçoit la Victoire de la musique 2005 dans la catégorie révélation. L’album Amours suprêmes suit en 2008 avec, entre autres invités, Alain Bashung et Robert Wyatt.

La Taille de mon âme

Son nouvel album est le fruit de sa rencontre avec le pianiste, compositeur et réalisateur Laurent Marimbert. "C’était un peu le yin et le yang entre nous, résume le chanteur. On avait les mêmes envies, c’était assez paradisiaque. L’un commençait une phrase, l’autre la finissait, sans que l’on sache toujours vraiment qui était le compositeur et qui écrivait le texte. Entre nous, qui sommes tous les deux très timides mais qui savons où nous allons, ce n’était pas une compétition – ou alors à deux contre le monde entier pour faire la plus belle chanson de tous les temps."

Tous les titres ont été joués et enregistrés live en studio par François Delfin aux guitares, Olivier Brossard à la basse et Philippe Entressangle à la batterie. Ensuite, Daniel a posé ses voix, souvent en faisant des allers-retours avec ce qu’il avait écrit. "Au niveau des textes, il y a énormément d’improvisations. Pour chaque titre, il y avait plusieurs prises différentes, le texte changeait, et même la mise en place et la mélodie…Je n’ai pas envie de répéter les mêmes choses. Un disque, c’est un moment de ma vie."

Ensuite sont venus Jeff Assi au violoncelle, Benjamin Charavner aux mandolines, banjos et ukulélés, des vents et des cordes… "Nous avons travaillé très vite, en trois semaines. Je ne veux pas m’attarder en studio. De toute manière, je déteste le bricolage sur les chansons. Ce que je trouve le plus ridicule, c’est l’auto-tune…" Rien de tout cela dans La Taille de mon âme. On entend parfois le mot qui prend son élan avant de se libérer au micro, la voix qui plisse un peu ou qui soudain se hausse… Daniel Darc entend bien ne pas être le brave chanteur sagement installé dans des chansons bien apprises : en héritier assumé de Burroughs, il détourne, colle, emprunte, concasse les phrases et les redéploie en épiphanies jaillissantes. Il en résulte une sorte de folk, de blues, de rock aussi létal que bienveillant.  

Darc raconte des amours blessées, des tragédies de poche, des miracles de tendresse. Pas plus qu’il ne cache, dans ses chansons comme dans ses interviews, le tragique d’une bonne partie de sa biographie, il laisse apparaitre au grand jour ses convictions chrétiennes – une position rare dans le paysage artistique français. Et, d’ailleurs, son album s’achève par Sois sanctifié : "Et si tu avais commis tous les crimes/Gravi du vice les cimes/Une place à jamais te resterait". L’inspiration lui en est venue lorsqu’il est un jour entré dans une église pour échapper à la tentation de la violence. Et c’est sans doute cela qui fait de lui une sorte de Johnny Cash d’ici, aussi fascinant dans la perdition que dans le sublime. Avec cette bonne nouvelle qu’il ne côtoie plus les abîmes…

Daniel Darc La Taille de mon âme (Sony Music) 2011.

En concert les 6 et 7 décembre 2011 au collège des Bernardins à Paris.