Robert Charlebois, poète intemporel

Robert Charlebois, poète intemporel
© S. Dumais

Un peu plus d’un an après sa sortie québécoise, Tout est bien, le nouvel album de Robert Charlebois, arrive enfin en France. Dix années après le dépouillé Doux Sauvage, le chanteur nous livre douze nouvelles chansons orchestrées de manière symphonique, qui résonnent déjà comme des grands classiques. Rencontre.

RFI Musique : Pourquoi avez-vous attendu dix ans avant de refaire un disque de chansons originales ?

Robert Charlebois : J’ai beaucoup tourné, faisant en moyenne 150 shows par an. J’ai également mis en scène Il était une fois la boîte à chansons, un projet sur les grandes années des auteurs-compositeurs-interprètes québécois dans la lignée de Félix Leclerc, comme Claude Gauthier, Gilles Vigneault, etc. Puis en l’espace de dix ans c’est comme si j’étais passé de "monument" à "légende", tout le monde vient voir mes concerts en famille ! Quand on a 300 titres, les gens se demandent d’ailleurs pourquoi on en fait encore… Le public n’a pas besoin de nouvelles chansons, je le fais pour moi, sinon, c’est la sclérose pour un artiste. J’ai peut-être mis dix ans aussi parce que quand j’écris je me demande si c’est mieux que ce que j’ai déjà fait. Si c’est à peine aussi bon, poubelle… On devient exigeant avec les années.
 
En écrivant Satisfaction, vous avez forcément pensé aux Rolling Stones !
Evidemment ! Il y a même le clin d’œil à la fin avec la guitare ! C’est ma vie que je résume en quatre couplets. L’enfance avec ce premier souvenir de feu d’artifices, mon adolescence avec les premières chansons d’Elvis, puis les femmes, et la femme que j’ai trouvée. J’avais eu l’idée de ce titre là il y a huit ou neuf ans déjà, mais ce n’est pas facile de compresser en trois minutes et demie toute sa vie !
 
Les textes sont de vous, David McNeil ou Jean-Loup Dabadie, mais Prépare ton lit pour mon p’tit bonhomme est de Mozart…
Je trouve Mozart éblouissant mais il ne m’émeut pas comme Beethoven ou Chopin me font pleurer. Par contre sa littérature… Ses lettres à sa cousine sont pornographiques à en scandaliser le Marquis de Sade, mais ses lettres à sa femme, toujours érotiques, sont tendres et amoureuses. Il y a une liberté dans sa tête, une espèce de folie. Il dit tout, tout, tout… et c’est musical. J’ai choisi cette lettre sans en changer une ligne. Quand on est arrivés en studio, le technicien a jeté une plaque de tôle sur les cordes d’un piano à queue, je me suis mis à jouer et on a décidé de garder ça comme un gag.
 
Vous avez également mis en musique Saint Augustin, avec Ne pleure pas si tu m’aimes
C’est un peu l’oméga, cet extrait funèbre des Confessions de Saint Augustin. Je n’ai pas changé un mot non plus, juste inversé quelques phrases pour le rythme. Le texte a été écrit en latin au IVe siècle après JC, traduit en français au XVIIe, et moi je l’ai mis en musique l’an dernier. Je trouve ça extrêmement moderne et  beau, et je ne connais personne qui aurait pu écrire quelque chose d’aussi profond tout en étant simple. Quand je l’ai lu, la musique m’est tombée en même temps, comme un flash. Il fallait juste retrouver les notes sur le clavier !
 
Le titre que vous avez donné à l’album est d’ailleurs extrait de ce texte…
Je trouvais que c’était un beau titre, ce n’est pas tout va bien, car on sait que tout pourrait aller mieux… Tout le monde chante que tout va mal, il y a beaucoup de gens qui font des chansons éditoriales contre le pouvoir. Moi j’ai abandonné ce côté caricature sociale pour faire un album d’amour. Ca ne m’était jamais arrivé sur trente disques. J’avais chanté les trains, les avions, les autos, l’amitié, le pays, les usines, j’avais fait des chansons d’amour, mais c’est la première fois que je me retrouve avec des chansons qui traitent de la relation homme/femme au premier degré, et c’est ce qui me passionne aussi parce que j’arrive à un âge où on sent qu’il y en a plus derrière qu’à venir.
 
Vous chantez l’amour, mais aussi ses chagrins…
J’avais chanté On n’en guérit jamais à Linda Lemay il y a dix ans, il n’y avait que le refrain et les autres couplets étaient une chanson de Noël ! Et puis petit à petit, je me suis rappelé mes engueulades avec Léo Ferré, les tournées ensemble, quand on parlait des femmes… Il était assez macho M. Ferré quand il disait "Quand je vois un couple je change de trottoir". Moi je n’étais pas d’accord avec lui, on a eu des belles engueulades ! J’ai toujours une vraie émotion quand j’écoute Avec le Temps, et j’ai voulu faire un p’tit clin d’œil à Léo. Avec le temps tout ne s’en va pas : une brûlure ça cicatrise, mais si tu te coupes un doigt ça ne repousse pas… Il y a des chagrins d’amour qui ne guérissent jamais.
 
Vous qui êtes devenu une "légende", que pensez-vous de la scène canadienne actuelle ?
Quand je fais des émissions de radio, on me dit qu’on envoie en France des chanteuses qui hurlent, des voix, mais qu’il n’y a plus de compositeurs comme Gilles Vigneault, Félix Leclerc, etc. Ce n’est pas de notre faute si c’est ce que les français achètent ! Il y a de très bons auteurs, comme Daniel Boulanger ou Les Cowboys Fringants, qui font le tour de la France, remplissent des Zéniths, mais qu’on n’entend jamais dans les médias. Il y a toute la scène anglophone d’une part, Patrick Watson, Rufus Wainwright, Arcade Fire, mais il se fait aussi des choses fantastiques sur la scène francophone ! En ce moment c’est un peu les années de "Guimauve le Conquérant", les français et les québécois ont une soif inextinguible pour la guimauve… Les gens achètent ce qu’ils voient à la télévision, comme si la vraie vie était dans le petit écran !
 
Robert Charlebois Tout est bien (La Tribu) 2010
En concert du 16 au 20 octobre 2012 à l’Européen à Paris.