Yves Montand, un anniversaire presque discret

Yves Montand, un anniversaire presque discret
Yves Montand sur la scène de l'Olympia en 81 © AFP/archives

Peu d’événements viennent commémorer le vingtième anniversaire de la disparition d'Yves Montand, l’empereur du music-hall français des années 1950. Au point qu’on en oublierait presque combien il a été novateur, voire révolutionnaire.

On referme à peine l’album photo et le registre des condoléances pour Georges Brassens, disparu le 29 octobre 1981, qu’il faut rouvrir une autre malle à souvenir, puisque c’est maintenant le vingtième anniversaire de la mort d’Yves Montand que l’on célèbre le 9 novembre. Les télévisions proposent une commémoration digne mais relativement modeste : une soirée Théma d’Arte dimanche dernier, un documentaire de Patrick Rotman mardi 8 sur France 2, quelques rediffusions de films classiques de Montand…

Pas grand-chose de neuf en librairie, si ce n’est un livre de photographies de Stéphane Korb qui a arpenté les coulisses et le plateau de l’Olympia quand Yves Montand y effectue son retour triomphal en 1981 – trois mois de concerts, du jamais vu depuis Édith Piaf. Fils de Francis Lemarque, auteur d’une trentaine de chansons interprétées par Montand, il jouit d’une légitimité et d’une proximité qui sont sans doute pour beaucoup dans l’intensité de son travail. Son livre est préfacé par Carole Amiel, dernière compagne de Montand, qui signe aussi Il y a ceux qui rêvent les yeux ouverts et ceux qui vivent les yeux fermés, manière de biographie écrite avec Valentin Livi, le fils qu’elle a eu du chanteur il y a vingt-trois ans.

Au rayon disques, notons surtout une intégrale de ses enregistrements de 1945 à 1960 en sept CDs, Ce monsieur-là. Le coffret est à prix très doux : en effet, ces enregistrements sont tombés dans le domaine public et ne font plus l’objet d’aucune rémunération de l’artiste… Et, parmi les quelques compilations et best of de saison, notons un angle intéressant avec Chansons et poésies populaires de France, absolument charmant mais résolument tourné vers le public scolaire ou parascolaire : Le Chant des partisans, Le Temps des cerises, Le Galérien, La Complainte de Mandrin, Le Dormeur du val

Novateur, audacieux et moderne

Cela dit bien les ambiguïtés de la destinée posthume d’Yves Montand. On se souvient de plus en plus souvent de lui comme d’un chanteur au répertoire intemporel, alors que l’on continue à le célébrer dans la presse à potins comme un des plus étourdissants séducteur du siècle – il est vrai qu’une carrière où l’on croise Édith Piaf, Marilyn Monroe et Simone Signoret est difficilement surpassable.

Comme souvent avec les artistes que l’on appelle "classiques", on oublie à quel point Yves Montand fut novateur, audacieux, moderne. On voit en lui le symbole de l’âge d’or d’un music-hall à la française dont nous avons hérité Les Feuilles mortes ou Les Grands Boulevards, monuments d’une mémoire populaire toute peinturée de bleu-blanc-rouge et dont la francité fait aussi peu de doutes que celle de la Tour Eiffel ou du camembert.

Et pourtant, l’Yves Montand qui passe des journées entières à répéter devant un miroir les chorégraphies et les mises en scène de ses chansons n’est pas l’héritier des empereurs franchouillards du caf’ conc’ mais l’admirateur éperdu de Fred Astaire. Certes, il n’a pas le physique d’elfe de l’éblouissant chanteur et danseur n°1 de Hollywood, mais il va en rechercher la légèreté, la fluidité et surtout ce naturel qui ne vient aux gestes qu’après un labeur acharné.

Dans la France volontiers populiste de l’après-guerre, il transpose la magie des pas de danse aériens d’Astaire de ses opulents décors hollywoodiens à l’univers populaire qui, chez Jacques Prévert ou Francis Lemarque, porte la trace de l’engagement de jeunesse à l’extrême-gauche. Et Montand n’a pas de mal à prendre l’accent trainant des faubourgs ou la gouaille du titi : il vient des quartiers pauvres où sa famille italienne côtoie toutes les origines et conditions des classes populaires de Marseille.

Son ambition n’est pas de jouer les julots ou les apaches de la chanson. Il se désire plutôt comme une sorte d’Américain de chez nous : certes gouailleur, mais surtout élégant, délié et virtuose – ce qu’il va devenir à force de travail. Et, ce que vont voir les spectateurs de ses tours de chant dès son décollage commercial, vers 1946, n’est pas un numéro ordinaire.

Les yeux braqués sur l'Amérique

Car personne comme lui ne chante, danse et joue la comédie tout à la fois… ou plutôt un seul artiste, Maurice Chevalier. Comme lui, Montand vit avec les yeux braqués sur l’Amérique des showmen, de Broadway et des chorégraphies soyeuses. Comme lui, il incarne une sorte d’archétype populaire, voire franchouillard. Et, comme lui, il ira triompher aux États-Unis, à la fois comme chanteur et comme acteur.

Sur scène, ses poses en ombre chinoise dans le pinceau d’un projecteur, ses intermèdes de danseur de claquettes, son entrain punchy à la Sinatra… tout cela lui assure une gloire immense, à laquelle il renoncera à partir de 1964, pour ne plus travailler qu’au cinéma. Il ne reviendra que sporadiquement au music-hall. Cela explique en partie que l’on oublie souvent la première gloire de Montand, celle du plus grand chanteur d’une décennie, avant que les auteurs-compositeurs-interprètes comme Georges Brassens et plus tard Jacques Brel ne viennent le surpasser en notoriété et en airplay.

Peut-être est-ce une position aujourd’hui difficile à définir nettement qui explique que l’on ne sache toujours pas grand-chose du projet de biopic porté par deux de ses familiers, son biographe officiel Patrick Rotman pour le scénario, son neveu Jean-Louis Livi pour la production. La réalisation devrait être assurée par Christophe Ruggia (Le Gone du chaâba). On ne sait rien encore du planning, du scénario ou, surtout, de l’acteur principal pressenti pour incarner Yves Montand. Normalement, il devrait savoir chanter.

Yves Montand Ce monsieur-là (CD Harmonia Mundi) 2011
Yves Montand Chansons et poésies populaires de France (CD Harmonia Mundi) 2011.

Stéphane Korb Yves Montand (Editions Jean-Claude Gawsewitch) 2011
Carole Amiel et Valentin Livi Il y a ceux qui rêvent les yeux ouverts et ceux qui vivent les yeux fermés (Editions Michel Lafon) 2011