Dalida, vingt-cinq ans après les adieux

Dalida, vingt-cinq ans après les adieux
Olympia - Paris - 11 mars 1981 © Dominique Faget/AFP

Lorsque Dalida met fin à ses jours, le dimanche 3 mai 1987, elle n’est pas une personnalité incontestée, et cela se sentira dans les articles de presse. Les gardiens du bon goût ont-ils désarmé ?

"Dalida a été trouvée morte hier en fin d’après-midi à son domicile parisien de la rue d’Orchampt, à Montmartre. Le Samu est intervenu à 18 heures, alerté par une amie de la chanteuse, mais il n’a pu que constater le décès." Les journaux parisiens, sous la sécheresse factuelle des premières lignes des articles, sont confrontés, dans la soirée du dimanche 3 mai 1987, à des interrogations embarrassantes : Dalida est une immense star de la chanson, mais elle appartient à un courant esthétique qui, à l’époque, est regardé de haut par une bonne partie des grands médias.

Mais la presse populaire cède sans frein à l’émotion. Aucun Français n’ignore, dès lors, quels sont les mots qu’elle a laissés à son chevet : "La vie m’est insupportable, pardonnez-moi." Le suicide à cinquante-quatre ans de cette immense vedette surprend évidemment. Et les explications viennent aussitôt : le décalage entre une gloire qui dure depuis trente ans et une vie privée désastreuse, entre une renommée mondiale servie par un imposant répertoire enregistré en huit langues et une solitude personnelle persistante…

France-Soir demande à Ménie Grégoire, journaliste, animatrice de radio et mère d’un certain genre de courrier du cœur modernisé, de témoigner sur "Dali". Même si elle évoque la psychanalyse et convoque de hautes idées, son diagnostic d’après-suicide est propre à faire pleurer Margot : "Toute sa vie, elle n’a rien cherché d’autre : l’amour divin, l’amour des hommes. Et, à chaque abandon, elle était menacée de mort au fond d‘elle-même. Derrière les murs et le portail de sa maison, comme dans une forteresse, elle ne rencontrait plus qu’elle-même et ne s’aimait pas assez pour s’en contenter."

L’essentiel est là. Même si Le Figaro titre sobrement "Une gloire sans bonheur", toute la presse porte à peu de choses près, le même regard sur le dernier geste de Dalida. Et le grand embarras surgit à propos d’un répertoire qui, découvert par le public avec Bambino, en 1956, contient un certain nombre de chansons que la critique a toujours vomies. Ainsi se livre-t-on çà et là à des exercices de réhabilitation post-mortem plus ou moins habiles.

La palme en revient sans doute à la page que lui consacre le magazine Paroles & musique, qui se revendique ami de la chanson dite "de qualité" : "Étrange dérive à la Scott Fitzgerald ! La mémoire publique étant chargée de faire l’inventaire entre les refrains repères d’une classe d’âge (Bambino, Les Enfants du Pirée, Come Prima), les chansons-guimauves des beaux jours de la télé-Guy Lux-les Carpentier, les archives de l’INA au temps du yé-yé, ses dernières revues à l’américaine, son œcuménisme public, ses partis pris idéologiques, et, dans le fatras de sa saga-loukoum, ses signaux indiens (cf son interprétation de Quand on n’a que l’amour de Brel ou d’Avec le temps de Léo Ferré), qu’elle envoyait, par avance, comme des excuses ou des post-scriptum."

À l’heure des adieux, on fait le tri dans l’héritage, on ouvre les coffres pour séparer les joyaux de la verroterie. Et même des amis sont curieusement distants. Le président François Mitterrand, dont elle fut proche au point de susciter quelques rumeurs et fantasmes, publie un communiqué d’une sécheresse et d’une platitude inaccoutumée – "Dalida laissera le souvenir d’une grande artiste qui a marqué la chanson française".

Post mortem

Dès ces jours-là, s’écrit la destinée posthume de Dalida : la fidélité du public, la gêne des clercs… On voudrait ne se souvenir que d’un lien singulier avec la France populaire sans réécouter les chansons qui l’on fait naître. On voudrait qu’elle n’ait chanté que quelques grandes œuvres incontestables et non les flots de roucoulades sucrées qui firent beaucoup pour sa gloire comme pour la balance commerciale de l’industrie française du disque.

Cette tentation de contourner la carrière de Dalida pour s’en tenir à la sociologie, voire à la géopolitique culturelle, est bien illustrée par l’article nécrologique du Monde qui, titré L’Égyptienne, rappelle qu’à l’occasion de la sortie dans son pays natal du film Le Sixième Jour de Youssef Chahine, elle a provoqué une ferveur populaire étourdissante. Le journaliste établit un parallèle entre cette gloire et la manière dont sa carrière marque le pas en France (elle meurt au temps des Rita Mitsouko, de Jeanne Mas, de Mylène Farmer…). Il parle de "la réserve du public occidental" et conclut : "Une réserve qui, ces derniers temps, risquait de devenir de la froideur, et c’est ce dont Dalida est peut-être morte."

Les adieux ambigus de 1987 n’ont pas encore été clarifiés. Alors que, de film en remix, Claude François est passé du statut infamant de chanteur à paillettes à celui d’icône consensuelle, il manque encore à Dalida la conquête des clercs et des arbitres des élégances. Mais elle a sans doute besoin d’un peu plus que de compilations paresseuses et de téléfilms mécaniquement sentimentaux.

Vient de paraitre : Dalida Les diamants sont eternels (Intégrale Édition Limitée 25ème Anniversaire Coffret 24 CDs, Livre, Portfolio) (Orlando/Barclay) 2012

Site officiel de Dalida

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