Charles Kely, le maître des clés

Charles Kely, le maître des clés
© soavina

Ancien musicien de Rajery, le guitariste et chanteur Charles Kely a trouvé comment enlever le carcan dans lequel la musique malgache a trop souvent tendance à s’enfermer. A 46 ans, ce musicien installé en France sort son deuxième album intitulé Zoma Zoma.

Il a beau habiter à 10 000 kilomètres de sa terre natale et n’y retourner que très irrégulièrement, voir son nom figurer à la une du plus populaire des quotidiens malgaches ne s’avère en rien anodin pour Charles Kely. Qu’il soit l’objet de commentaires dithyrambiques, que son actualité soit évoquée auprès de ses compatriotes à l’occasion de ses deux récents concerts parisiens, c’est une façon de donner des nouvelles au pays. De montrer que sa carrière avance, là-bas, dans l’hémisphère nord, en dépit des obstacles qui parfois semblent prendre un malin plaisir à se dresser sur sa route. Il a appris à les contourner, quand d’autres se seraient peut-être découragés. Après tout, ne vient-il pas d’une île où, pour la plupart, se débrouiller est la règle plus que l’exception, un principe de la vie quotidienne ?

Zoma Zoma, cet album qui marque les vrais débuts internationaux de sa carrière personnelle après un premier CD sur le marché domestique en 2003, était annoncé depuis fort longtemps. Mais le partenaire prévu – un label de référence dans le monde des musiques du monde – a été contraint de mettre la clé sous la porte. Son projet sous le bras, Charles a cherché un soutien là où la raison aurait voulu qu’il n’en trouve pas : auprès d’une société de production audiovisuelle ! Attachés à défendre la cause malgache (comme l’avait montré, entre autres, leur film Mahaleo), les cinéastes Marie-Clémence et César Paes ont été conquis par son style, que le chanteur qualifie d’"open gasy". L’expression fait à la fois référence au jeu en open tuning, ou accords libres, caractéristique des guitaristes de la Grande Île, et reflète la volonté d’ouverture à d’autres influences. "Ça fait passer le courant plus vite pour tout le monde", explique l’ancien électricien de la compagnie nationale Jirama.
 
Rompre l'insularité
 
Nourri par la tradition ba gasy de la région des hauts plateaux, Charles Kely a grandi aussi avec les 33 tours d’un tonton qui écoutait Santana, Georges Benson… Il cite encore le guitariste Marcel Dadi, et son jeu en picking. Les instrumentaux du jazzman français étaient très appréciés des animateurs radio locaux pour les indicatifs de leurs émissions. La vision de cette identité musicale, qu’il s’attache aujourd’hui à développer, lui vient au moment où il parcourt les scènes du monde entier avec Rajery, en 1998-1999. Le joueur de valiha est allé le trouver chez lui pour le recruter après l’avoir entendu à la télévision lors d’un show. Avec le groupe familial Zana-Rotsy, baptisé comme la formation de son père disparu, Charles avait été sélectionné pour y participer. Le jeune homme sait qu’il s’agit d’une vraie opportunité pour faire montre de ses talents à la guitare, un instrument qu’il pratique depuis qu’il a huit ans.
 
Le premier modèle qu’il a pris entre ses bras était "petit" et "de couleur rouge". Sa mère l’avait acheté à ses enfants avec une partie de l’argent versé par la compagnie d’assurance après qu’un membre de la famille se soit fait percuter par une voiture. "On faisait la queue pour la prendre", se rappelle-t-il en souriant. Très vite, ses grands frères s’en font fabriquer deux autres et ils se mettent à jouer en trio. Le garçon ne ménage pas ses efforts. Dès six heures du matin, avant de partir à l’école, il s’exerce sur les cordes, les apprivoise. Il apprend à exprimer ses émotions avec elles. Lors des tournées successives avec Rajery, il prend conscience de l’incroyable diversité de la musique, découvre d’autres horizons et l’envie d’aller les explorer en dialoguant avec des musiciens issus de mondes différents du sien. Venu vivre en France, il joue pour la Tchadienne Mounira, avec le Congolais Émile Biayenda des Tambours de Brazza, le saxophoniste Alain Debiossat de Sixun… Une façon de rompre l’isolement dont souffre trop souvent la musique malgache, conséquence directe de son insularité.
 
Charles Kely Zoma Zoma (Laterit/Believe) 2011