Côte d’Ivoire, l’eldorado musical

Côte d’Ivoire, l’eldorado musical
Amédée Pierre © DR

Des années 1960 aux années 1980, Abidjan est passé du rang de capitale de la Côte d’Ivoire à celui de phare culturel de l’Afrique francophone. Galvanisés par l’énergie urbaine et le "miracle économique ivoirien", les musiciens ont inventé des musiques nouvelles, aussi fastes que l’époque qui les a vus naître.

La Côte d’Ivoire des années 1960/1970 : miracle économique et culturel ? A la fin des années 1950, ce pays côtier est la colonie la plus riche de l’Afrique Occidentale Française (A.O.F.), grâce aux cultures de cacao et de café, cultivées par de très nombreux petits planteurs. Les musiques venues d’ailleurs, variété française en tête, suivie de près par le high-life ghanéen ou la rumba congolaise ont alors la cote. Mais, dans le sillage des indépendances, quelques artistes font émerger à Abidjan une musique urbaine, rumeur funky d’une capitale qui deviendra courant 1970, le carrefour musical de tout le continent.

La première génération : les précurseurs

Le 7 août 1960, le jeune Amédée Pierre donne son premier concert, avenue 3 de Treichville. Après avoir chanté en français pendant quelques années sur des airs de variété, cette figure clef de la musique ivoirienne se rebelle contre l’ancienne puissance et commence à composer en bété. "Quand le 'Dopé', (le rossignol, ndr) chante, les gens restent-là, éveillés jusqu’au petit matin", déclare-t-il avec emphase. En une soirée, Amédée Pierre conquiert son public et balaye le souvenir des Congolais du Rico Jazz, venus jouer trois mois plus tôt à Abidjan.

L’Ivoiro Star, son orchestre, enflamme régulièrement le maquis l’Oasis du désert. Il enregistre dans les années suivantes des centaines de disques, qui sont autant de succès populaires. En quelques années, Amédé Pierre devient "l’olêyê", le précurseur, qui ouvre la voie à une nouvelle génération d’artistes ivoiriens.

D’autres orchestres, comme le Yapi-Jazz de Yapi René, l’Ivoiris Band d’Anouma Brou Felix, l’OFI de Bouaké ou le Conseil de l’Entente fondé en 1962 par le guitariste Mamadou Doumbia, suivent la même trajectoire. Ils cessent de chanter en français ou en espagnol pour composer des paroles en bété ou en dioula.

Mamadou Doumbia, toujours impeccablement coiffé d’un chapeau melon, s’impose lui aussi comme une pierre angulaire de la musique ivoirienne moderne. En 1963, son premier enregistrement en dioula s’intitule : "Le destin est comme une ardoise sur laquelle on écrit et qu’on peut effacer".

Le sien sera tout entier dédié à réhabiliter et revaloriser la musique ivoirienne… A la même période, les Sœurs Comoé, des jumelles, font rentrer les femmes dans l’ère de la musique urbaine. Leur incroyable saga ouvre la voie à d’autres chanteuses, beaucoup plus nombreuses dans le courant des années 1970, comme Aïcha Koné.

Deuxième génération : les réformateurs

En 1968, James Brown se rend pour la première fois en Afrique : il vient donner un concert privé pour le président Félix Houphouët-Boigny. Ce passage "psychédélique" selon Eburnea, un mensuel ivoirien, laisse des traces tant musicales que vestimentaires dans tout le pays...

Parallèlement, l’explosion des cours mondiaux du cacao favorise le faste, en politique, en urbanisme, en mode ou en musique : la Côte d’Ivoire voit les choses en grand. Abidjan devient le rendez-vous le plus funky de tous les musiciens d’Afrique.

Le Malien Boncana Maïga, à l’étroit à Bamako, s’installe à Abidjan en 1974, tandis que le saxophoniste camerounais Manu Dibango est appelé pour diriger en 1975 le nouvel orchestre de la Radio Télévision Ivoirienne. Il reste quatre ans en Côte d’Ivoire et arrange à l’occasion les morceaux de la nouvelle génération de musiciens ivoiriens, fortement influencée par la première, comme François Lougah ou Ernesto Djédjé.

Ernesto Djédjé a été le "petit" d’Amédée Pierre et le chef d’orchestre de son Ivoiro Star de 1965 à 1968, avant d’inventer le révolutionnaire ziglibithy, un mélange de rythmes du terroir bété, de funk ou de soul … et de se brouiller définitivement avec son aîné. Il a voyagé en France et au Nigéria où il a découvert l’afro-beat de Féla. C’est d’ailleurs à Lagos, qu’il enregistre en 1977 son premier 33 tours, Zibotè, un manifeste musical emblématique de l’époque. Le Ziglibithy et les déhanchés de son initiateur font mouche.

Pour sa part, Bailly Spinto, "le chanteur à la voix aux mille et un octaves" est considéré par Amédée Pierre comme son "fils". En 1979, son langoureux Taxi Signon, s’écoulera à 30.000 à 40.000 exemplaires. François Lougah, Séry Simplice ou Jimmy Hiacynthe, l’arrangeur de génie, gravent les plus beaux sillons de la musique ivoirienne de cette fin des années 1970.

Au début des années 1980, Ernesto Djédjé décède à 35 ans, d’un mystérieux empoisonnement. Pourtant, alors que les cours du cacao chutent brutalement, en entraînant l’ensemble de l’économie ivoirienne dans le marasme, le miracle culturel continue. Alpha Blondy enregistre en 1982, Brigadier Sabari, "Brigadier, pitié !", un titre sur les violences policières qui fait le tour du monde et ouvre un nouveau chapitre, plus international, de la success-story des musiques ivoiriennes.